lundi 1 mai 2017

Un siècle de Danielle Darrieux


Et voilà! Après Olivia de Havilland l'année dernière, la Divine Danielle Darrieux vient de rejoindre le cercle envié des icônes du cinéma devenues joyeuses centenaires. Pour fêter dignement cette occasion, j'ai passé le mois d'avril à visionner une bonne part de sa filmographie, un marathon trop récent pour vous proposer un top 10 clair de ses meilleures performances, aussi opté-je pour un parcours chronologique comme je l'avais fait pour Garbo jadis. Il faut dire que la liste des travaux de la dame regorge de comédies charmantes et de drames brillamment mis en scène, de telle sorte qu'il devient difficile de se limiter à un classement restrictif. Célébrons ainsi mon actrice française préférée avec une bonne trentaine de films, dont...


Marie Vetsera, dans Mayerling (1936)


Mauvaise Graine (1934): Le tout premier film de Billy Wilder! Je garde le souvenir d'une réalisation dynamique et de jolies images des rues de Paris, avec une tonalité faisant passer un moment exquis. On a curieusement du mal à bien reconnaître une Danielle Darrieux encore adolescente, mais elle y chante le délicieux "Depuis que tu m'aimes" en compagnie de Pierre Mingand, qu'elle retrouvera dans trois autres duos. Pour les chansons de Danielle, voir l'article qui suivra dans la foulée.


La Crise est finie (1934): Une charmante comédie improbable de Robert Siodmak, qui deviendra lui aussi plus célèbre de l'autre côté de l'Atlantique, pour encourager la sortie de la crise de 1929 en chansons. Les scènes comiques sont constamment drôles, entre la troupe cherchant à se débarrasser de sa vedette capricieuse, et la mère de famille qui provoquera à son insu un attroupement gigantesque en cherchant son chemin dans la capitale, tandis qu'une Danielle Darrieux toujours très jeune se révèle pleine de fraîcheur, sans être encore au pic de son génie comique. Les chansons "Sans un mot", "On ne voit ça qu'à Paris" et "La Crise est finie" agrémentent joliment le tout.


Le Domino vert (1935): La première rencontre de Danielle avec son Pygmalion, Henri Decoin, qui lui donnera certains de ses plus beaux rôles et l'épousera même à l'issue du tournage. Co-réalisé par Herbert Selpin, Le Domino vert est hélas plutôt raté, souffrant d'un déséquilibre profond entre un gigantesque flashback et une résolution d'intrigue trop rapide, mais l'atmosphère aristocratique et mondaine, non sans rappeler les films américains de l'ère Pré-Code, reste plaisante. La jeune actrice n'y a pas grand chose à faire, malheureusement.


Mayerling (1936): Le film qui a propulsé Danielle Darrieux au rang de star, et qui lui a également permis d'ajouter un metteur en scène solide sur son CV, en l'occurrence Anatole Litvak, qui à l'instar de Siodmak et Wilder fuyait alors le climat politique d'outre-Rhin. Je regrette de n'avoir plus beaucoup de souvenirs du film, aux décors et costumes somptueux, mais où les performances m'avaient peu marqué à l'époque. A revoir de toute urgence, car une rencontre Danielle Darrieux - Charles Boyer dans une ambiance viennoise enchanteresse ne saurait laisser indifférent.


Jacqueline Serval, dans Un Mauvais Garçon (1936)


Un Mauvais Garçon (1936): Une comédie de Jean Boyer et Raoul Ploquin, portée par une héroïne sociologiquement très positive, puisqu'elle refuse d'épouser les hommes que lui propose son père pour réaliser sa propre ambition: devenir avocate. Ce faisant, sa rencontre électrique avec Henry Garat lui donnera du fil à retordre pour pouvoir s'imposer dans cette profession (elle veut tout faire pour plaider sa cause alors que lui-même veut rester en prison!), et force est de constater que Danielle se montre là hilarante de bout en bout! Sa manière de harceler son client, ou d'assommer le juge d’instruction avec un rapport digne de Guerre et Paix, est à se rouler par terre, et sa transformation en "mauvaise fille", béret et cigarette au bec, pour mieux infiltrer un gang rusé est également réjouissante. Le rythme général s'essouffle de temps à autre, mais la performance d'actrice n'en reste pas moins très réussie, annonçant par-là même de bien belles choses à l'avenir. Et c'est encore l'occasion pour la chanteuse d'atteindre de hautes notes sur "Je ne donnerais pas ma place", "C'est un mauvais garçon" et "Imaginons que nous avons rêvé".


Mademoiselle ma mère (1937): Second film de l'actrice avec Henri Decoin, Mademoiselle ma mère lorgne ouvertement du côté des comédies américaines telles It Happened One Night, avec une héroïne capricieuse qui n'hésite pas à plonger dans la rade pour refuser un énième fiancé. On sourit souvent, notamment grâce à Danielle, hilarante alors qu'elle régente la maisonnée d'un vieillard qu'elle a épousé par défi, alors qu'elle tombe inexorablement amoureuse de son beau-fils de son âge; mais on ne saurait parler d'un grand film, tout sympathique soit-il. Ça reste néanmoins une jolie étape dans la carrière du couple, qui mettra à profit un futur contrat aux Etats-Unis pour observer méticuleusement la manière de tourner des comédies dans ce pays. A noter que Danielle y chante un nouvel air, "Je n'aime que vous".


Lydia, dans Abus de confiance (1937)


Abus de confiance (1937): Après la comédie, le drame. Henri Decoin a cette fois-ci opté pour une histoire tragique, où l'héroïne n'a d'autres ressources que de se faire passer pour la fille cachée d'un homme célèbre, afin d'échapper à la misère et aux avances grossières de patrons déterminés à abuser d'elle. On pourra regretter que l'actrice soit un peu effacée dans une bonne partie centrale faisant la part belle à Charles Vanel et Valentine Tessier, encore qu'elle suggère bien la peur qui la saisit lorsqu'elle craint que la supercherie ne soit découverte, mais il n'en reste pas moins qu'elle fait une entrée en scène et une sortie remarquables. En effet, sa manière forte de résister à la misogynie ambiante qui l'oppresse quand elle se retrouve à la rue donne d'emblée envie de s'intéresser au personnage, tandis que sa plaidoirie finale, alors que Lydia, devenue avocate, doit défendre une jeune femme lui rappelant ce qu'elle a été, est jouée avec une puissance rare. Dans cette conclusion brillante quoique peu crédible d'un point de vue juridique, Danielle laisse entrevoir dans son exaltation les propres regrets qu'elle éprouve après son imposture. C'est intense, et l'on oublie aisément la relative fadeur du second acte.


The Rage of Paris (1938): Appelée aux Etats-Unis après le succès international de Mayerling, Danielle a signé cette année-là un contrat de sept ans avec les studios Universal, l'autorisant à tourner un film en France par an tandis que son époux Henri Decoin a profité de l'occasion pour bien observer les rouages de la comédie américaine pour ses futures œuvres. Pourtant, Danielle a rompu son contrat après cet unique film, ayant le mal du pays, mais ça ne l'empêche nullement de briller autant qu'une Carole Lombard dans un opus délicieux d'Henry Koster, l'auteur des plus charmantes comédies de Deanna Durbin. On retiendra surtout une scène incroyablement osée pour l'époque, dans laquelle Danielle s'empêtre dans son gilet en se déshabillant dans le bureau de Douglas Fairbanks Jr, exposant sa seule poitrine à la vue de tous les notables de l'immeuble! Sans compter qu'elle continue de se dévêtir après avoir eu conscience de leur présence, puisqu'elle cherche à se faire engager comme mannequin! Au-delà de ce genre de scènes irrésistibles, Danielle y est une fois de plus ahurissante de drôlerie tout du long.


Anita Ammer, dans Retour à l'aube (1938)


Retour à l'aube (1938): Retour en France, et nouveau film avec Henri Decoin, Retour à l'aube nous offre cette fois-ci une atmosphère hongroise des plus envoûtantes, avec un montage particulièrement prenant sur des trains entrant en gare, alors que tous les habitants du village, du chef de station aux oies blanches, accourent pour assister à l'arrivée du monde moderne dans leur petite localité. Impressionnée par les beaux atours des voyageurs du rapide de Budapest, l'héroïne se laisse griser par une escapade dans la capitale où elle se métamorphose en superbe princesse de conte de fées, avant qu'un tourbillon de champagne ne la place en bien mauvaise posture... Honnêtement, ce n'est pas le rôle le plus impressionnant de Danielle Darrieux, qui a surtout l'heur d'être superbement filmée dans une robe à mourir de ravissement, mais la mise en scène inspirée de son mari, les nombreux rebondissements de l'histoire, l'ambiance d'Europe centrale et la musique intrépide puis mélancolique de Paul Misraki donnent à l'ensemble un cachet réellement grandiose, qui culmine en une somptueuse séquence tragique où l'héroïne, se rappelant qu'elle a laissé un époux en cours de route, se met à chanter le magnifiquement triste "Dans mon cœur".


Arlette, dans Battement de cœur (1940)


Battement de cœur (1940): Et après le drame hongrois, retour à la comédie, dans un esprit très américain rapporté d'Hollywood par Henri Decoin. La fin a beau souffrir de deux ou trois incohérences, l'ensemble n'en reste pas moins brillant, essentiellement grâce à, devinez qui... une Danielle Darrieux au faîte de son génie comique, dont chaque cri et chaque grimace sont à hurler de rire à mesure que la petite voleuse malgré elle se transforme en dame de cœur. Comme je le précisais ici, le film est extrêmement sympathique, comptant notamment son pesant de scènes d'anthologie, dont la charmante "Charade" chantée par l'actrice en compagnie d'un petit chien noir sur ses jambes dénudées.


Premier Rendez-vous (1941): Il est étrange que ce film d'Henri Decoin ait remporté plus de succès que Battement ce cœur et Caprices, car c'est nettement moins drôle. Ça commençait pourtant très bien avec l'amusante ouverture à l'orphelinat, mais les rapports avec le professeur deviennent rapidement très glauques au lieu de vraiment faire sourire, tandis que la flopée d'étudiants supposée égayer le film est l'une des choses les plus irritantes qu'on ait vu au cinéma ("Aujourd'hui, nous allons voir ce que La Fontaine professe..." "Fesses!" ... Sans commentaires.) Le problème du film, c'est que les éléments comiques (le tableau qui tombe sur Danielle, le collègue pique-assiette) ne sont pas drôles, au point que le rythme s'essouffle très vite. Mais deux jolies chansons, "Premier Rendez-vous" et le "Chœur des adieux", agrémentant une série de scènes osées (Danielle, en nuisette courte et moulante, s'éveillant en regardant les étudiants torse-nu s'ébattre sur la pelouse de gymnastique) confèrent heureusement du charme à l'ensemble, même si je trouve l'actrice plus amusante dans d'autres comédies.


Lise, dans Caprices (1942)


Caprices (1942): Déjà évoqué ici, ce film de Léo Joannon me fait le même effet que Battement de cœur tant les quiproquos s'enchaînent, et tant l'actrice s'y montre irrésistiblement drôle d'un bout à l'autre. L'histoire ne brille pas toujours par sa cohérence, mais Danielle y passe par tous les registres possibles et imaginables, de la comédienne sûre d'elle à la fausse bouquetière capricieuse, en passant par la grande dame aguicheuse au porte-cigarette. Chacune des facettes de l'héroïne est à hurler de rire, au prix de grimaces rafraîchissantes qui soulignent à quel point la dame sait ne pas se prendre du tout au sérieux (voir notamment sa tête quand le chauffeur de taxi la confond avec une vendeuse)! Bref, tout cela fait beaucoup de bien, et l'on en redemande, de quoi confirmer que je n'aime jamais autant Danielle Darrieux que dans une comédie. L'air "Un Caprice" ajoute évidemment au charme de l'ensemble.


Occupe-toi d'Amélie (1949): Une adaptation de Feydeau par Claude Autant-Lara, et accessoirement, l'un des films les plus insupportables qui soient, tant les acteurs caquettent à n'en plus finir. Interrogée par son ancienne patronne, Danielle s'y voit contrainte de confirmer qu'elle était "coquette", et qu'elle est par conséquent devenue "cocotte". Pitié!


Emma Breitkopf, dans La Ronde (1950)


La Ronde (1950): Un petit chef-d’œuvre d'Ophüls, porté par un concept passionnant où chaque destin reste lié par un personnage commun à deux saynètes, et rendu délicieux par une photographie, des costumes et une décoration à couper le souffle, avec bien entendu un casting de rêve. Je préfère quand même les Ophüls qui suivront, mais c'est évidemment très bien en l'état, bien que Danielle ne soit pas, de mémoire, la plus marquante de la distribution dans le rôle d'une femme mariée adultère. Il me faudra revoir le film pour m'en refaire une meilleure idée, et me remémorer ce qu'y fait mon favori Anton Walbrook.


La Maison Bonnadieu (1951): Une comédie sympathique de Carlo Rim, aussi légère que dérisoire et portée par de charmants décors et costumes, à propos d'un ménage atypique où Madame fait monter ses amants par l'escalier principal, quitte à faire accuser sa bonne quand les bellâtres sont découverts, tandis que Monsieur tente de la rendre jalouse en essayant, maladroitement, de prendre une maîtresse. Les dialogues sont bien souvent amusants, et l'entente formée entre Danielle Darrieux et Bernard Blier fait vraiment passer un bon moment. La comédienne y est légère à souhait en feignant la surprise, l'air de rien.


La Vérité sur Bébé Donge (1952): Un nouveau film d'Henri Decoin, dont l'actrice reste apparemment très fière car elle considère que son ancien mari lui a vraiment donné son premier grand rôle dramatique, après les jeunes filles délurées de sa jeunesse. Une fois n'est pas coutume, j'avouerai n'être pas le plus grand admirateur du jeu de Darrieux dans ce film, en particulier dans la partie dramatique où sa voix me semble un peu trop endormie. Autrement, l'ensemble reste bien mis en scène, mais les histoires noires me touchent généralement peu, sans compter que dix ans plus tard, Thérèse Desqueyroux a fait largement mieux dans l'exploration complexe d'une relation littéralement empoisonnée entre deux époux.


Madame Rosa, dans Le Plaisir (1952)


Le Plaisir (1952): La meilleure adaptation de nouvelles de Maupassant de l'histoire du cinéma, et un chef-d’œuvre absolu de Max Ophüls, que je préfère même à Madame de... pour le subtil balancement entre ville et campagne des deux premiers segments, portés par de grands moments musicaux, dont le bal masqué du premier acte, et la communion du second. En vacances dans la campagne normande, Danielle rend toute sa dignité à Madame Rosa, la prostituée au grand cœur, notamment lors d'un dialogue mythique avec Jean Gabin au beau milieu des prés.


Five Fingers (1952): Un film d'espionnage de Joseph L. Mankiewicz que je n'avais pas aimé la première fois, mais qui se révèle de haute qualité avec un regard plus objectif, pour son suspense et ses belles images en noir et blanc. Dans le rôle d'une comtesse polonaise qui s'embarrasse peu de scrupules, Danielle doit surtout jouer de charme et de séduction pour servir les intérêts d'une femme cupide, mais son air impérieux en impose fabuleusement, bien qu'elle ait été meilleure ailleurs.


Comtesse Louise de... dans Madame de... (1953)


Madame de... (1953): Le chef-d’œuvre d'Ophüls, bien que je préfère Le Plaisir et Lettre d'une inconnue, qui bénéficient d'histoires plus consistantes au départ. Il n'en reste pas moins que la mise en scène est brillamment orchestrée autour du motif des cœurs de diamants, tandis que les valses aériennes de fin du XIXe siècle emportent superbement le nom à jamais inconnu de la célèbre comtesse. Ophüls, Darrieux et Charles Boyer y réussissent l'exploit de donner chair à un concept impossible à jouer, celui de la frivolité et de l'existence vide de tout sens. En réalité, il est difficile d'être touché par la fameuse dame anonyme, mais dès que Danielle dit au bijoutier: "Ce n'est pas moi qu'il faut regarder", et dès qu'elle s'effondre sur sa porte en répétant inlassablement: "Je ne vous aime pas! Je ne vous aime pas!", un charme incomparable opère, et l'on comprend absolument la magie qui se dégage de ce rôle iconique.


Châteaux en Espagne (1954): Après un tel exploit précédent, difficile d'apprécier la médiocrité de ce petit film en couleurs de René Wheeler, qui commet l'affront suprême de présenter la tauromachie comme un art appréciable. Mais même en admettant qu'on admire ce genre de spectacles ou l'atmosphère espagnole surannée (je ne veux froisser personne, mais c'est loin d'être mon pays préféré, désolé), il faut bien se rendre à l'évidence: l'histoire d'amour improbable entre une secrétaire française et un torero castillan tourne très vite à vide. A vrai dire, l'amoureux est si insipide qu'on lui préfère son rival, et l'ensemble reste de toute façon ultra mineur, malgré une performance honorable de l'actrice qui nous occupe.


Le Rouge et le Noir (1954): Une adaptation de Stendhal par Autant-Lara pesante au possible, dont j'ai détaillé mon ressenti ici même. Entre la narration du héros qui met cinquante ans à prendre une main, et les allers-retours interminables entre les chambres à coucher, j'ai cru que le film n'en finirait pas, d'autant que les personnages sont si froids et ridicules qu'il est impossible de ressentir quelque chose pour eux.


L'Affaire des poisons (1955): Déjà évoquées ici, ces retrouvailles avec Henri Decoin ne sont pas des plus heureuses pour son ancienne compagne, donnant lieu à un film kitschissime où le carton-pâte le dispute aux sons de thérémine, alors que le scénario fait tout pour ôter le moindre embryon de complexité chez la marquise de Montespan, pour n'en faire qu'une méchante glaciale obsédée par son reflet dans des miroirs de poche. Danielle n'en reste pas moins hautaine à souhait, mais elle est malgré tout éclipsée par la composition bien plus nuancée de Viviane Romance, et par le bel esprit de son époux cocu.


Constance Chatterley dans L'Amant de Lady Chatterley (1955)


L'Amant de Lady Chatterley (1955): Un agréable film de Marc Allégret, porté par une ambiance champêtre et boisée dissimulant des étreintes torrides dans la grange avec un Sicilien musclé. La photographie en noir et blanc est exquise, et Danielle trouve là l'un de ses plus beaux rôles: elle réussit l'exploit de décrire à la perfection l'aspect toujours un peu commun des aristocrates sous le couvert d'une certaine hauteur, et son éveil au désir reste parfaitement bien joué entre larme discrète et sourire qui s'épanouit. Les dialogues avec un mari impuissant et fuyant n'ont eux aussi aucune fausse note, de telle sorte qu'on reste captivé même quand le film s'essouffle un peu dans sa seconde partie. A noter que la montée en puissance du désir est mise en scène de façon excitante, avec abattage de conifère et caresses du plumage d'une caille. Dans tous les cas, un beau film contemporain qui fait du bien après le kitsch des histoires costumées précédentes.


Si Paris nous était conté (1956): Un film pseudo historique de Sacha Guitry visant surtout à faire défiler le gratin du cinéma français d'alors dans des saynètes sur la vie parisienne à travers les âges. L'acteur-réalisateur-narrateur est à égorger tant il rend sa leçon pédante et pénible à la fois, tandis que les interprètes rivalisent de ridicule (Jean Marais en François Ier), sur fond de costumes souvent très kitsch. Mais! Danielle est idéalement distribuée en Agnès Sorel, qu'elle rend légère et volontaire à la fois en une poignée de secondes qui permettent de sortir délicieusement du marasme général. Avec Michèle Morgan en sympathique Gabrielle d'Estrées quoique affublée de dialogues grotesques, elle est la seule à retenir l'attention.


Alexander the Great (1956): Lors d'une année décidément propice aux rôles costumés, la traversée de l'Atlantique a transporté Danielle dans la Thrace d'antan, afin d'incarner la majestueuse Olympias de Macédoine, mère d'Alexandre le Grand. Hélas, Robert Rossen est ici complètement dépassé par les événements, au point de livrer une fresque d'une platitude ahurissante au lieu du bas-relief attendu, tandis que les actrices sont cruellement sous-exploitées. Notre star n'apparaît que quelques minutes pour n'avoir rien d'autre à faire que rester digne, d'où une cuisante déception malgré la distribution alléchante.


Caroline Hédouin, dans Pot-Bouille (1957)


Pot-Bouille (1957): Une agréable adaptation de Zola par Julien Duvivier, avec un esprit formel classique comme je les aime, et de charmants costumes et décors franchement attrayants. La galerie de personnages donne toujours envie d'en savoir plus sur chacun d'eux, et Gérard Philipe est une fois n'est pas coutume plutôt convaincant en jeune premier arriviste déterminé à gravir les échelons du célèbre Bonheur des dames. Dans le rôle de la patronne des lieux, Danielle est passionnante à mesure que sa réserve fond pour mieux laisser place à ses désirs, sachant qu'elle captive tous les regards dès son entrée en scène, en composant une travailleuse acharnée a priori sévère et pourtant jamais dupe, voire souriante à l'occasion.


Un Drôle de Dimanche (1958): Une jolie histoire mise en scène par Marc Allégret, où Danielle côtoie un Bourvil naïf et touchant alors que les deux époux se retrouvent par hasard, après que la femme a quitté son mari pour un autre. Leur relation qui se réchauffe reste plaisante à observer, tandis qu'une élégante Arletty vient pimenter la distribution. Danielle y chante une fois de plus un air délicieux, "Le Temps d'aimer".


Marie-Hélène Dumoulin, dans Marie-Octobre (1959)


Marie-Octobre (1959): Après Pot-Bouille, un autre film de Julien Duvivier, captivant de bout en bout grâce à un huis clos haletant, où l'on se demande avidement qui est le fameux traître parmi les invités de l'ancienne résistante Marie-Octobre. Danielle ne fait évidemment aucune fausse note, mais ce sont davantage la mise en scène du suspense et le passage en revue des protagonistes masculins, à mesure que les secrets sont révélés, qui marquent les esprits.


Jeanne Montcatel, dans Les Yeux de l'amour (1959)


Les Yeux de l'amour (1959): C'est dans ce petit film méconnu de Denys de La Patellière, et qui vaut nettement mieux que sa réputation, que Danielle donne sa performance dramatique qui me plaît le plus. En effet, elle y incarne sans maquillage ostentatoire une vieille fille de quarante ans que nul n'a jamais désirée, qui plus est tyrannisée par une Françoise Rosay imposante en matriarche jalouse, et le tout avec une force de conviction impressionnante. Sincèrement, tout y est: Danielle n'oublie jamais de rendre son héroïne dynamique et volontaire, et elle passe avec beaucoup de nuance du rire aux larmes. Sa complicité qui naît avec l'homme aveugle qu'elle cache dans son château est fabuleuse, la scène des confessions au bord de la rivière fait mal tant ça vient du cœur, et si la conclusion pourra sembler un peu trop mélodramatique à beaucoup, c'est largement compensé par la subtilité constante du scénario, qui s'intéresse avant tout aux ravages psychologiques que subit une femme normale, qu'un entourage inconséquent malmène par des propos mal placés. Honnêtement, j'adore ce genre de personnages qui se révèlent lumineux malgré l'opinion négative qu'ils ont d'eux-mêmes, et je suis tellement fasciné par la composition de l'actrice que je lui donne mon prix d'interprétation de l'année. Elle renvoie très franchement les Charlotte Vale et autres Catherine Sloper aux vestiaires en évitant tous les pièges du mélodrame, et c'est absolument parfait. Il manquait simplement un petit côté plus flamboyant pour que le film devienne vraiment très bon, mais j'adore en l'état.


Le Dimanche de la vie (1967): Un film bizarre au possible de Jean Herman, adapté de Queneau, où Danielle joue à la diseuse de bonne aventure sur fond de comédie. La sauce n'a pas pris pour moi, même si je n'ai rien à reprocher à l'actrice, légère comme il se doit pour bien donner chair à cette héroïne excentrique.


Les Demoiselles de Rochefort (1967): Je n'ai pas revu cet opus de Jacques Demy depuis un moment, mais je préfère malgré tout les Parapluies, en dépit du dynamisme des chorégraphies et de la performance amusante de Françoise Dorléac. Dans le rôle de la mère de famille, Danielle a néanmoins le temps de bien marquer les esprits, notamment par sa crainte de devenir la nouvelle "Madame Dame", sans compter qu'elle est la seule de la distribution à n'être pas doublée pour la partie musicale. Voilà de quoi estomper le souvenir de chansons irritantes, en particulier celle des jumelles qui n'est jamais loin de me donner une crise de nerfs.


Mamy, dans 8 Femmes (2002)


8 Femmes (2002): Nous finirons ce parcours avec le grand rôle le plus récent de Danielle Darrieux, où l'actrice est particulièrement bien servie par le Technicolor de François Ozon, dans un film à la fois sympathique et affreusement misogyne. Quoi qu'il en soit, c'est un festival de performances excitantes, de Catherine Deneuve en maîtresse femme hautaine à Fanny Ardant en pute mise à l'index, en passant par Emmanuelle Béart en soubrette perverse et masochiste, quoique ce soit Isabelle Huppert qui trône au sommet de l'édifice, avec un mélange de névroses et de timing comique impressionnant que Rosalind Russell n'aurait pas désavoué. Mais la deuxième meilleure interprétation est bel et bien donnée par la divine Danielle, qui incarne une vieille dame pas si digne que ça avec un charme fou, et naviguant avec une facilité déconcertante sur le lac tranquille de la comédie, même pour dire des choses horribles sur les "pécheresses", avant de diriger sa barque sur les eaux plus troubles du drame, en une séquence de confessions incroyablement puissante.


Moralité: même s'il me reste encore bien des découvertes à faire, Danielle Darrieux peut vraiment s'enorgueillir de sa longue et riche carrière. Elle a touché à tous les registres (musique, drame et comédie) avec bio, travaillé avec une galerie de réalisateurs importants (Wilder, Siodmak, Decoin, Litvak, Koster, Autant-Lara, Allégret, Duvivier, Rossen, Demy, Ozon, et surtout Ophüls!), et charmé le monde entier par sa personnalité unique et son immense talent.


Parmi ce que j'aimerais découvrir en priorité: Volga en flammes parce que le titre est enchanteur, Mademoiselle Mozart qui contient trois superbes chansons, Katia pour l'ambiance russe et historique, Adieu Chérie parce que j'adore également la chanson-titre, Ruy Blas parce qu'elle y incarne la reine d'Espagne, Vingt-Quatre Heures de la vie d'une femme pour le roman de départ, Les Oiseaux vont mourir au Pérou parce que le titre m'intrigue, Une Chambre en ville qui envoie de bonnes ondes des Parapluies de Cherbourg, et Persepolis, parce que j'ai ce film sur mes étagères depuis dix ans et que je ne m'y suis toujours pas mis!


Mais avant de passer à toutes ces merveilles, souhaitons encore un très bel anniversaire à l'unique et irremplaçable Danielle Darrieux! A dans cent ans!

lundi 24 avril 2017

Isabelle Huppert aux portes du Paradis?


Comme je garde mon chat cette semaine, nous en avons profité pour regarder hier soir le film maudit de Michael Cimino, le pourtant bien nommé Heaven's Gate, sorti en 1980 mais n'étant resté qu'une unique semaine à l'affiche des salles américaines, après avoir ruiné son studio.

Je n'ai pas le temps de détailler mon ressenti, qu'on pourra résumer en ces grandes lignes: c'est à la fois très bien travaillé, mais également très lent, à tel point que les ferments d'ennui qui existaient déjà dans The Deer Hunter (le mariage de trois quarts d'heure, la bande de potes urinant pendant dix minutes au bord d'une route dans un même plan-séquence), semblent s'être développés d'autant plus dans les deux années qui ont suivi. On a ainsi droit à une interminable introduction à Harvard, puis à de nombreux plans où il ne se passe pas grand chose: le rythme n'est pas très bien dosé, car Michael Cimino s'attarde trop à nous montrer des images bucoliques pour dériver sur une violence crue destinée à choquer. Or, tous ces (très jolis) plans du Wyoming contribuent un peu à estomper la portée du message social, alors qu'avoir coupé les scènes au bon moment aurait permis de parfaitement bien développer les deux axes principaux: le triangle amoureux et les rapports de force entre riches propriétaires et pauvres émigrants, sur fond de critique de l'imagerie américaine d'un pays a priori accueillant. 

Autrement, je ne supporte vraiment plus la violence au cinéma, même si celle-ci est indissociable de cette histoire précise, si bien que voir des gens fusillés de toutes parts, ou des animaux réellement maltraités (dont un ignoble combat de coqs qui n'apporte rien à l'affaire) m'irrite au plus haut point, sans compter que le combat final est lui-même très lent malgré les flots d'action qui interviennent enfin. Malgré ces réserves, tout est très bien travaillé sur la forme: la photographie de Vilmos Zsigmond et la musique de David Mansfield s'intègrent parfaitement au récit, malgré ce que les Razzies tenteraient de vous faire croire, tandis que le scénario reste passionnant sur le papier, entre portée politique et soin accordé aux détails, comme en témoignent les murs tapissés de journaux chez Christopher Walken, qui brûleront tristement quelques séquences plus tard. A la fin, j'ai mis 5/10 dans mon classement: beaucoup de bonnes choses de part et d'autres, mais un rythme général franchement pesant qui nous égare à de trop nombreuses reprises. Je préfère de loin McCabe et Mrs. Miller dans un registre d'images similaire.

Mais cela ne répond pas à la question qui me taraude depuis hier: suis le seul à trouver Isabelle Huppert brillante devant cette Porte du Paradis, du nom de la salle de bal où les couples dansent magnifiquement sur des patins à roulettes? En effet, je trouve l'actrice exceptionnelle de son apparition à son chant du cygne, grâce à un personnage d'une vivacité réjouissante qui parvient constamment à contenir la pesanteur du rythme général. Je me suis ainsi surpris à guetter chacune de ses apparitions, et je trouve d'ailleurs que les reproches qu'on lui fait sur la toile pour ce rôle sont franchement injustes. Pas assez belle pour incarner une tenancière de maison close? Au contraire, ses cheveux détachés lui confèrent une aspect terrien qui la rend sublime tout en soulignant le caractère exalté du personnage (on peut même la trouver nettement plus jolie que la Constance Miller de Julie Christie, divine mais peu mise en valeur par sa coiffure). Pas assez vive pour donner envie de suivre les aventures d'un trio amoureux qui n'intéresse personne? Exagération totale: elle est constamment dynamique et rend chacune des séquences où elle est impliquée captivante. En fait, le seul reproche qu'on pourrait lui faire est de ne pas réussir, du tout, à dissimuler son fort accent français, mais à sa manière dont elle dit "Entre" à son amant, on peut sincèrement se demander si Ella Watson n'est pas une émigrante européenne qui évoluerait au Far West sous un nom anglicisé, ce qui se marierait fort bien au propos. Quoi qu'il en soit, Huppert offre tout ce qu'il est possible de tirer d'une performance: de la gaieté dès sa première apparition, une absence de pudeur jamais vulgaire, de la tristesse sincère quand vient le temps des adieux, beaucoup de doute, parfois un peu de colère, et toujours beaucoup de force: n'oublions pas que c'est Ella qui tient les rênes de la calèche, ou qui parvient à se sauver d'une embuscade à bride abattue. Bref, l'interprétation est fabuleuse, au point que ce rôle devient ma performance favorite chez les actrices de 1980. Mais d'après tout ce que je lis, j'ai l'impression d'être le seul à m'enthousiasmer autant pour cette composition, ce qui m'étonne. Peut-être le rôle de la pute au grand cœur est-il un peu galvaudé, mais tout de même, l'actrice réussit chaque émotion avec une force de conviction impressionnante.


lundi 10 avril 2017

Three on a Match (1932)



Pour mon anniversaire, j'ai fini par commander l'essentiel de la collection "Forbidden Hollywood", un lot de films essentiels car rares, voire introuvables, et bien restaurés, même si l'on regrettera l'absence totale de bonus. C'est dans ces conditions que j'ai enfin pu découvrir Three on a Match, un film de Mervyn LeRoy qui me faisait très envie depuis toujours étant donné son casting de rêve. Et quel rêve: les trois starlettes les plus prometteuses de la Warner du début des années 1930 s'y donnent la réplique: Joan Blondell, Ann Dvorak et... Bette Davis, à une époque où personne n'aurait misé un kopeck sur elle, et surtout pas le réalisateur qui la détestait (!), d'où son rôle franchement en retrait ici.

L'histoire: trois amies d'enfance se retrouvent dix ans après leur diplôme pour mieux comparer leurs destinées. La turbulente Mary (Joan Blondell), sortant tout juste de maison de correction, tente à présent de devenir actrice. La pimbêche Vivian (Ann Dvorak) a quant à elle connu le destin tout tracé des grandes dames de son temps entre pensionnant huppé en Europe et mariage avec un avocat fortuné, mais comme toute personne qui a tout eu trop vite sur un plateau, la voilà désormais prise dans les griffes de l'ennui. En définitive, seule la sage Ruth (Bette Davis), semble rester fidèle à ses convictions en devenant l'employée modèle acharnée prête à tout pour gagner sa vie. Alors que les trois amies brûlent leurs cigarettes d'une même allumette, les encarts publicitaires rappellent que la troisième personne à utiliser le combustible est promise à un sort funeste...

Three on a Match vaut surtout pour l'originalité de sa conception, à travers la symbolique du temps qui passe. En effet, Mervyn LeRoy parvient à dérouler son histoire sur une douzaine d'années en insérant des images d'archives, allant de la frénésie des Années Folles aux heures sombres de la Grande Dépression (qui feront dire aux pensionnaires de la maison de correction qu'elles sont contentes de n'avoir pas à faire la queue pour un bol de soupe), en passant par la Prohibition. Les trois héroïnes grandissent vite, le temps tourne comme les enfants autour du mât dans la cour de récréation, et ce à mesure que les nouvelles techniques se bousculent dans une société de plus en plus survoltée. Ce dynamisme permet à l'histoire de ne jamais s'essouffler (il faut dire que ça ne dure qu'une heure, ceci dit), et l'on notera encore la grande proximité du scénario avec l'actualité du moment, avec un dernier acte centré sur l'enlèvement de l'enfant de l'une des trois amies, directement inspiré par l'affaire Lindbergh (qui donnera aussi naissance au Crime de l'Orient-Express, entre autres). Encore alcool et kidnapping, pas étonnant, dès lors, que l'intrigue dérive de plus en plus vers la plus pure tradition de films de gangsters, marque de fabrique originelle de la Warner.

C'est pourtant la plus grosse faiblesse du film, car autant les quarante premières minutes sur ces destins de femmes croisés sont passionnantes, autant les vingt dernières rompent trop brutalement le ton, devenant par-là même inutilement masculines, avec une ribambelle de méchants virils aussi expressifs que George Raft mais qu'on avait jamais entrevus auparavant, d'où un certain ennui palpable vers la fin; sans compter qu'on ne peut s'empêcher de comparer la situation d'Ann Dvorak, cloîtrée dans un appartement entre policiers qu'il l'attendent dehors et gangsters qui la séquestrent derrière la porte, à ses mésaventures du bien plus angoissant Scarface la même année. On relèvera également le déséquilibre de l'histoire, puisque personne ne semble s'intéresser à Ruth, dont on sait simplement qu'elle travaille comme dactylo, puis comme gouvernante, sans jamais rien connaître de ses désirs ou de ses convictions, et ce alors qu'elle reste la subalterne de ses deux amies, qui s'élèvent chacune à leur tour dans la société alors qu'elle-même ne peur aspirer qu'à être contente d'être leur employée. Je suppose que l'antipathie de Mervyn LeRoy envers Bette Davis n'a pas aidé à améliorer le personnage, mais c'est évidemment assez frustrant de vanter les mérites d'un film centré sur trois personnes quand seulement deux d'entre elles sont développées. Le fait que personne n'ait songé à montrer Ruth une dernière fois après l'enlèvement de l'enfant qu'elle avait à charge va encore en ce sens.

En revanche, on admirera la tonalité incontestablement Pré Code de l'histoire. D'entrée de jeu, la peu farouche Mary, encore enfant, n'a pas peur de montrer sa culotte aux garçons de l'école (d'ailleurs, les classes sont mixtes, et tant mieux), ce qui attise la jalousie de Vivian qui dit elle-même porter des sous-vêtements de couleurs plus attrayantes pour mieux attiser le désir de son camarade en train de baver devant le spectacle offert par Mary. Pas étonnant qu'on retrouve ensuite la tapageuse héroïne en train de fumer des cigarettes dans les recoins secrets de l'école, avant qu'elle ne soit envoyée en maison de correction. De son côté, la brillante mais aigrie Vivian court dans sa chambre à moitié dénudée (de dos, mais c'est très suggestif vu qu'elle dégrafe sa robe sous nos yeux), afin de passer sa robe de chambre au plus vite pour faire croire à son mari qu'elle dort, histoire d'éviter qu'il ne vienne l'honorer de sa réserve ennuyeuse. Quant à Ruth, elle n'a pas peur de s'offrir à la caméra en nuisette ou en maillot de bain, révélant par-là même une bien jolie paire de jambes qui dément les accusations de manque d'attraits dont fut victime Bette Davis tout au long de sa carrière. On remarquera d'ailleurs que la mode rétrécit tout au long du film: les affiches de haute couture de 1919 montrent des femmes vêtues de la tête aux mollets (15 cm au-dessus du sol si vous voulez être à la page!), avant qu'on ne parvienne à une première ébauche de bikini au début des années 1930. Mais bien entendu, là où le film trouve sa dimension la plus sulfureuse, c'est sur son terrain "gangster", qui verra une femme du beau monde abandonner mari et enfant pour mieux boire, se droguer et se prostituer dans des bouges infâmes, avant de finir par mendier son pain sur les grandes avenues.

Le personnage de Vivian n'est pas un avatar féministe: elle pèche et paie sa faute au centuple, mais c'était l'occasion pour Ann Dvorak d'hériter d'un grand rôle en brossant une évolution drastique. Malheureusement, je ne suis pas convaincu par ce portrait dont j'attendais beaucoup. En effet, l'actrice ne permet jamais de comprendre pourquoi Vivian, si snob, parvient à jeter son confort aux orties pour la simple raison qu'elle s'ennuie, de telle sorte que l'héroïne apparaît comme antipathique de bout en bout. On n'arrive jamais à la plaindre tant ses regards allumeurs la montrent éminemment vulgaire (alors qu'elle faisait la morale à Mary depuis le départ!), et le jeu hystérique de l'actrice dans le dernier acte n'aide pas vraiment à la prendre en pitié. Les deux autres amies sont loin de faire avancer le féminisme elles aussi, entre l'énigmatique Ruth toujours contente d'être subalterne, et l'effrontée Mary qui rentre dans le droit chemin en épousant le riche avocat divorcé de Vivian, afin de boucler la boucle tel que le souhaitaient sa mère et ses professeurs, qui décelaient en elle un bon fond malgré sa jeunesse provocante. Malgré tout, Mary donne l'occasion à Joan Blondell d'apparaître comme la lumière du film: elle est constamment sympathique, sait rire d'elle-même, n'hésite pas à se moquer de la méchante gardienne de maison de correction en se faisant passer pour une lady, tente de ne pas juger la décadence de Vivian, et reste constamment sincère lorsqu'elle s'inquiète pour le fils de son amie. J'avoue avoir été un peu réticent à explorer la filmographie de Joan Blondell, dont les photos affriolantes comme celle-ci, imprimée précisément pour ce film, me faisaient craindre de croiser une comédienne vulgaire, mais par bonheur, mon angoisse s'est totalement effondrée: il s'agit d'une actrice de talent, avec quelque chose d'assez terrien idéal pour incarner tout un lot de personnages gouailleurs volant facilement la vedette à tout le monde dans un casting, et ses performances dans Gold Diggers of 1933, A Tree Grows in Brooklyn, The Blue Veil ou Opening Night confirment également tout le bien qu'il faut penser d'elle.

En définitive, Three on a Match reste une belle découverte. L'ensemble n'est pas exempt de défauts, en particulier un dernier acte sans grand intérêt et une performance centrale pas aussi grandiose qu'annoncée, mais l'originalité du découpage et le plaisir de voir trois actrices en devenir se donner la réplique sont autant de qualités qui me font pencher vers un petit mais plaisant 7/10.

samedi 18 mars 2017

Top 5 Glenda Jackson


Ayant enfin réussi à voir quelques raretés inédites avec la royale Glenda Jackson, me voilà d'humeur à établir un petit inventaire pour voir où j'en suis avec cette actrice singulière, une interprète talentueuse et d'un charisme tel qu'il lui suffit d'apparaître quelque part, d'un coin d'écran à un siège de parlement, pour capter tous les regards et donner envie de l'écouter monologuer de son accent britannique inimitable. Accessoirement, Glenda Jackson est aussi un visage fascinant, qui sans répondre aux canons de beauté habituels n'en reste pas moins intense et magnifique. Dans quels rôles ces atouts admirables ont-ils été le mieux utilisés?


5 ~ Gudrun Brangwen dans
Women in Love (1969)

Le premier mot qui vient à l'esprit devant cette interprétation, c'est incontestablement celui de révélation. En effet, l'actrice alors inconnue du grand public fit sensation lorsqu'elle débarqua sur les écrans américains en 1970, au point de rafler le précieux Oscar de la meilleure actrice et de s'établir immédiatement comme la comédienne la plus prestigieuse des cinq années à venir. Cette ascension ahurissante est d'ailleurs assez curieuse, car le rôle n'est pas follement exigeant: Gudrun est un esprit libre, pas foncièrement sympathique et observant toujours le monde avec un détachement insolent, de telle sorte que le personnage ressent finalement peu de choses. Dès lors, Glenda n'a jamais de grandes scènes démonstratives à explorer, et force est de reconnaître qu'elle ne va pas loin dans la nuance: sa palette va du sourire charismatique à des répliques souvent sèches, mais l'actrice ne sort jamais de ce cadre. Le rôle ne le demande probablement pas, mais le spectateur reste forcément un peu en marge face à une héroïne devant laquelle il reste difficile de s'émouvoir. Et malgré tout, l'actrice captive en permanence parce qu'elle réussit l'exploit d'être encore plus charismatique que l'essence même du charisme, au point qu'il est impossible de détourner le regard un instant. Ainsi, qu'elle danse en costume antique dans un château, qu'elle coure devant un troupeau de vaches pendant que ses compagnons s'ébattent dans les herbes folles, ou qu'elle éclipse le soleil sur des montagnes enneigées d'une blancheur éclatante, Glenda anéantit à peu près tout sur son passage. A peu près, cependant, car malgré son incroyable dynamisme, elle n'est jamais aussi fabuleuse que ses partenaires, la divine Jennie Linden bénéficiant d'un rôle plus riche et nettement plus humain, et plus encore un Alan Bates au meilleur de sa forme qui domine cette distribution de luxe. Le film, dirigé par le fol Ken Russell, permet en tout cas à ce beau monde d'ajouter un chef-d’œuvre à leur filmographie. Plus de détails sur Gudrun ici.


4 ~ Stevie Smith dans
Stevie (1978)

Comparé au précédent, un véritable bijou cinématographique excellemment photographié, Stevie illustre l'autre phase de la carrière de Glenda Jackson, celle des pièces de théâtre filmées mot pour mot, souvent dans un unique intérieur mal décoré qui vous prend en otage deux heures durant. Ceci dit, Stevie est de loin le meilleur de ces opus de second ordre, en particulier pour son découpage faisant intervenir un commentateur omniscient, Trevor Howard, afin de sortir momentanément de ce salon jaunâtre, et pour son texte faisant la part belle aux répliques recherchées, dignes de la poétesse Stevie Smith. Et puis, l'actrice réussit là un bel exploit, puisqu'elle tient en haleine jusqu'au bout dans ce qui reste quasiment un long monologue d'une heure quarante, quoique parsemé de faux dialogues avec Mona Washbourne dans le rôle de la tante. Vraiment, alors que rien dans la mise en scène ne suscite l'émotion, Glenda parvient à captiver à chaque seconde en racontant la vie de l'héroïne, et ce avec talent. Sa Stevie est ainsi touchante par ses excentricités (sa façon de lever les bras quand elle s'exalte), et les scènes finales la voient, tardivement mais de façon impressionnante, devenir réellement triste dans une tonalité de plus en plus douloureuse. L'occasion de rappeler que c'est souvent la marque de fabrique de l'actrice: se montrer charismatique en diable et délicieusement givrée, avant de toucher droit en cœur dans les dernières minutes quand tombent les masques. On regrettera peut-être que cette nuance n'intervienne toujours qu'à l'extrême fin des films, mais cette performance précise m'a profondément marqué dans son ensemble, parce que je ne peux m'empêcher d'avoir de la peine pour le personnage même quand celui-ci fait mine de ne pas se prendre au sérieux.


3 ~ Elizabeth Tudor dans
Mary, Queen of Scots (1971)

Toutefois, si la simplicité du quotidien de Stevie Smith me touche probablement le plus parmi les cinq rôles retenus dans cette liste, on ne saurait nier que le rôle définitif de Glenda Jackson restera l'impérieuse Elizabeth Ière d'Angleterre, la souveraine la plus célèbre et talentueuse de l'histoire de son pays (Victoria Who?). Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'actrice l'a incarnée à deux occasions la même année, d'abord dans une série télévisée que je projette de découvrir sous peu, puis dans le film qui nous occupe, tant elle a le physique et le charisme de l'emploi. N'oublions pas trop vite, cependant, que Bette Davis et Flora Robson ont apporté leur pierre à l'édifice, mais Glenda Jackson mérite vraiment de monter sur le podium en leur compagnie, et ce même si elle est dans le moins bons films élisabéthain qu'on puisse imaginer. En effet, malgré la séduction des images et la présence de mon actrice contemporaine préférée face à Glenda, Mary, Queen of Scots souffre d'une énorme partie centrale laborieuse au possible dans tout ce qui touche l'interminable affaire Darnley, mais aussi d'un scénario peu brillant faisant de Marie Stuart un être bipolaire passant d'une grande détermination à des accès de puérilité mal amenés, personnage dans lequel la divine et indépassable Vanessa Redgrave peine à trouver ses marques. On jubile pourtant de voir les reines rivales se rencontrer à deux reprises, et d'observer ainsi Vanessa reprendre du poil de la bête pour dominer ces deux échanges, alors que Glenda Jackson est incontestablement meilleure qu'elle dans toutes les autres scènes. L'occasion pour nous d'admirer son port de tête imposant, ses accès de colère souverains, son mélange de sagesse et de jubilation de sa savoir meilleur monarque que son ennemie, et bien entendu, ses larmes tardives alors qu'elle doit se résoudre à ce qu'elle abomine le plus: le meurtre d'une tête couronnée. A la fin, Glenda laisse une empreinte indélébile dont Elizabeth peut être fière.


2 ~ Antonina Milioukova dans
The Music Lovers (1970)

J'en ai parlé de long en large ici même, et comme je ne vois rien à ajouter depuis l'année dernière, je me recopierai moi-même honteusement pour ce soir: "Cependant, personne ne bat Glenda Jackson dans le rôle de l'épouse nymphomane. Impossible de feindre la surprise ici: son charisme est tel qu'elle réussit constamment à voler la vedette même à ses partenaires les plus vivaces, notamment sa mère à l'écran qu'elle peut éclipser d'un simple geste d'éventail. En fait, le miracle avec Glenda Jackson, c'est que cet assemblage de traits particuliers, d'audace et de maintien en font certainement l'un des visages les plus cinématographiques qui soient, d'où sa présence décuplée sur grand écran. Malgré tout, je ne suis pas aussi facilement ébloui par la dame que la majorité des cinéphiles, à cause d'un jeu à mon avis trop redondant d'un film à l'autre, Jackson ayant généralement tendance à trop se reposer sur son charisme et à n'attendre que l'extrême fin d'un film pour révéler quelques fêlures. Mais ici, c'est autre chose. L'actrice nous fait bien comprendre le cheminement vers la folie de son personnage, et lorsqu'elle apparaît courant dans la neige lors de la fête, rien ne nous pousse à croire de prime abord qu'elle puisse avoir des problèmes. Dans tout les cas, elle est exaltée et dynamique, quitte à exacerber son jeu afin de fusionner en parfaite harmonie avec le style outré de Ken Russell, son grand exploit étant qu'elle ne donne jamais la sensation d'en faire trop dans ses excès, précisément parce qu'il y a toujours beaucoup d'humanité chez cette femme en chute libre. La démesure est alors toujours tempérée par la maîtrise au point qu'on ressent vraiment quelque chose pour le personnage, malgré une ou deux grimaces terrifiantes qui sont de toute façon voulues par le réalisateur. Bref, je suis à présent très enthousiaste pour sa pathétique Antonina Milioukova de la symphonie en question. Je me demande simplement si je ne préfère pas, tout de même, Vanessa Redgrave dans Les Diables, parmi les hystériques chères à Ken Russell. Mais peu importe, la réussite interprétative est bel et bien au rendez-vous."


1 ~ Alex Greville dans
Sunday Bloody Sunday (1971)

C'est donc, comme déjà précisé à divers endroit du blog, dans ce film de John Schlesinger, qui vaut principalement pour le scénario original de Penelope Gilliatt à propos d'un jeune homme bisexuel se partageant entre un médecin (Peter Finch) et une artiste dans l'âme (Glenda), que la dame donne sa meilleure performance, principalement parce qu'elle s'autorise plus de vulnérabilité dès le départ. Et comme je n'ai rien à ajouter depuis mon dernier article sur la question, je poursuivrai dans l'absence de scrupules en me recopiant une deuxième fois! "J'ai toujours eu beaucoup de mal à aimer Glenda Jackson autant que ses collègues des années 1970 parce qu'elle s'est souvent présentée d'un film à l'autre sous le même profil, celui d'une femme charismatique jusqu'à l’écœurement à qui la nuance semble systématiquement inconnue avant les cinq dernières minutes, où les personnages se mettent enfin à être tristes ou à douter d'eux-mêmes. Or, c'est tout l'inverse ici, non qu'elle ne soit pas charismatique (elle l'est absolument!), mais parce qu'elle apporte une bonne dose de doute et de tristesse contenue d'entrée de jeu, compte tenu de la situation atypique captivante qui la voit partager son amant avec un médecin de ses connaissances. Elle ajoute notamment beaucoup d'inquiétude et de nervosité dès les premières minutes lorsqu'elle appelle la famille de son amant, elle se montre heureuse en toute simplicité une fois qu'elle se retrouve avec lui, et ses regards sont encore très beaux alors qu'elle se contente de lui prendre la main sur un air d'opéra. A son actif encore, Jackson ajoute une bonne dose d'ironie afin d'enrichir cette situation compliquée, comme lorsqu'elle avoue à son partenaire qu'elle sait où il va ("Have fun with"... mais il est déjà parti), ou à travers l'humour dont elle fait preuve avec le chien ou les enfants. A la fin, cette performance sensible est à saluer mille fois et son inquiétude, sa déception et sa colère sont si bien jouées qu'un prix d'interprétation aurait été tout à fait envisageable. Sans compter que sa rencontre avec son rival a lieu de façon si adulte qu'on ne pourra que féliciter l'actrice d'apporter de la nuance et de la complexité jusqu'à la dernière seconde."


Egalement vue dans:

Marat/Sade (1967): J'adore ce projet, dans lequel les fous de l'hospice de Charenton rejouent les grandes heures de la Révolution française au prix d'outrances exquises et clairement excitantes. Glenda y joue rien moins qu'une Charlotte Corday folle furieuse, donnant lieu à une performance assez technique qui ne me séduit pas autant que mon intérêt pour le film pourrait le laisser croire, mais qui n'en reste pas moins une honorable révélation deux ans avant la sortie de Women in Love. A noter que l'actrice fut d'ailleurs nommée pour un Tony pour ce même rôle, un an avant le transfert de l’œuvre sur grand écran.

A Touch of Class (1973): Un second Oscar controversé pour la dame. Pour être honnête, ce n'est pas un prix indigne, et la compétition n'était pas brillante cette année là, mais effectivement, quelque chose ne fonctionne pas. Le film voulait ressusciter la screwball comedy mais y échoue sur tous les plans, ce qui plombe la performance de Glenda, charismatique à l'accoutumée, et cependant jamais drôle. Qu'elle paraisse derrière une lunette de toilettes ou crie sur la terrasse qu'elle souhaite se faire violer, toutes ses répliques tombent à plat sans faire ressentir la dose d'humour noir nécessaire, si bien que le seul moment qui vous arrachera un sourire est son arrivée à l'agence de voyage, ce qui tient d'ailleurs davantage du comique de situation que de la composition à proprement parler. La fin, relativement touchante, lui permet néanmoins de nuancer son jeu, mais ça arrive hélas trop tard dans un film franchement pénible.

The Maids (1975): Dans cette adaptation des Bonnes de Genet, Glenda surprend de temps à autres en se révélant crédible dans la soumission, bien que tout cela ne soit finalement qu'un jeu, puisque sa soubrette ne fait que semblant d'obéir pour mieux reprendre le dessus à chaque fois. Sa complicité avec Susannah York, qui joue momentanément le rôle de la maîtresse de maison quand la patronne est de sortie, fait mouche à plus d'une reprise, tant les joutes entre les deux complices tournent rapidement à un duel sadomasochiste sincèrement excitant. Dommage que le film ressemble plus à une pièce de théâtre qu'à un réel objet de cinéma, entre la décoration faussement parisienne d'un appartement place Vendôme, et le jeu par trop maniéré de Vivien Merchant.

Hedda (1975): Un grand rôle littéraire est toujours alléchant à la base, mais hélas, filmé sans génie par un réalisateur incapable de donner un aspect un tant soit peu cinématographique à son adaptation, le résultat ennuie rapidement. A la décharge de l'équipe, il faut dire que l'absence de restauration du film rend l'image d'autant plus vieillotte, et tout ça est finalement bien dommage, tant on peine à voir un embryon de dynamisme dans ce salon angoissant. Glenda y est heureusement excellente, comme d'habitude, bien qu'elle surprenne peu en composant une fois de plus un personnage antipathique dissimulant trop aisément ses faiblesses.

The Incredible Sarah (1976): Encore un rôle cousu sur mesure pour l'actrice, qui ne surprendra à aucun moment en laissant son charisme dominer chaque situation, avec toutefois quelques moments plaisants, comme lorsque l'héroïne, ne pouvant contenir son excitation d'entrer à la Comédie Française, rejoue son entrée en scène deux fois lorsqu'elle revient annoncer la bonne nouvelle à sa mère. Autrement, un film à l'image des deux précédents: trop théâtral pour faire mouche, et qui a franchement mal vieilli quarante ans plus tard.

Salome's Last Dance (1988): J'avais hâte de découvrir la dernière collaboration de Glenda avec Ken Russell, mais hélas, autant Women in Love et Tchaïkovski revêtaient un aspect intensément cinématographique et novateur, autant ce projet à la base captivant de théâtre dans le théâtre (Oscar Wilde est invité dans une maison close pour voir une représentation de Salomé par les résidents des lieux) lorgne davantage vers le théâtre filmé d'Hedda ou des Bonnes, malgré une débauche de costumes baroques à souhait. Maquillée en souveraine antique, Glenda livre sans surprise une performance très théâtrale, franchissant allègrement la ligne de la caricature dans l'expression de sentiments exacerbés, si bien qu'il est difficile de se prendre au jeu de son Hérodias, encore que son interprétation fonctionne puisque avant d'être une reine aigrie et cruelle, le personnage est surtout une grande dame délurée qui vient brûler les planches le temps d'une visite au bordel. On comprend bien la démesure calculée, mais il n'empêche que c'est Imogen Millais-Scott dans le rôle-titre qui marque le plus les esprits.


A découvrir: Elizabeth R (1971) en priorité!


Conclusion: Glenda Jackson a souvent tendance à proposer la même recette d'un film à l'autre, à savoir se montrer forte et charismatique dans les trois quarts d'une intrigue, avant de mettre en lumière les véritables faiblesses des héroïnes dans les dernières minutes. Mais la nuance a beau n'intervenir que tardivement, difficile de n'être pas impressionné par les portraits esquissés jusque là. Quant à sa filmographie, elle reste plus qu'honorable avec au moins deux chefs-d’œuvre, Women in Love et The Music Lovers (merci Ken Russell!), et un très bon film armé d'un excellent scénario, Sunday Bloody Sunday. Le reste a moins bien vieilli, ce qui explique sans doute pourquoi l'on se souvient mal de l'actrice de nos jours, mais chaque performance a quelque chose de positif pour mériter que ces films soient vus au moins une fois.

vendredi 3 mars 2017

Moonlight (2016)


Cette fin de semaine, je tenterai de rattraper mon retard oscarien avec si possible Lion, Jackie, Fences et 20th Century Women. En attendant, je suis allé voir Moonlight hier soir, et contre toute attente, j'ai été comblé. En effet, n'ayant lu jusqu'alors qu'un embryon de synopsis, je croyais qu'il s'agissait d'un film sur la drogue dans une banlieue de Floride, ce qui ne m'attirait pas. Et puis, grâce au retournement de situation mythique de la cérémonie de dimanche dernier, j'ai découvert que l'histoire dépasse largement ces questions pour évoquer la construction de son identité pour un jeune homme maltraité, avec en point d'orgue une dimension homosexuelle qui m'a vraiment ému. J'ai donc couru voir ce film de Barry Jenkins, et ce pour mon plus grand plaisir.

Le point fort du film? Son scénario: le découpage en trois partie entre enfance, adolescence et vie adulte fonctionne à merveille, d'autant que chacune des séquences en question se concentre sur un moment très bref, jamais plus d'une semaine, de la vie du héros. Or, la brièveté du temps permet tout de même de tout développer à la perfection, preuve de l'ingéniosité de l'histoire de Tarell Alvin McCraney. On passe ainsi quelques jours en compagnie d'un petit garçon (Chiron, dit Little) livré à lui-même et chahuté par ses voisins plus virils, puis on passe au lycéen (Chiron) régulièrement battu et spolié de son argent mais qui saura quand même conclure la séquence par un acte fort, avant d'aboutir à l'adulte (Black) sensible sous une carapace de fer. En filigrane apparaissent également les clichés attendus (la figure du mentor dans le premier acte, ou la mère pauvre et droguée incapable de s'occuper de son fils), mais ce sont aussi des réalités indéniables de cette banlieue défavorisée de Miami, voire le point de départ de l'intrigue tout court, puisque les scénaristes ont eux-mêmes vécu ces choses difficiles. Quant à l'image du modèle viril secrètement admiré par Chiron alors qu'il n'est encore que Little, elle est largement nuancée par les questions de sexualité qui permettent dieu merci de donner beaucoup de sensibilité à ce milieu très masculin. On pourra éventuellement regretter que les deux seules femmes marquantes soient donc une mauvaise mère et à l'inverse, une figure maternelle de substitution toujours un peu dans l'ombre malgré son charisme, mais l'histoire reste heureusement très riche malgré ces portraits. 

L'autre force de Moonlight, c'est également la mise en scène de Barry Jenkins, en particulier pour son maniement de l'ellipse et la discrétion de ses images. J'entends par-là que tout est dit à chaque plan, mais sans que rien ne soit jamais martelé avec lourdeur. Les menaces pesant sur Juan sont par exemple très compréhensibles, bien qu'on ne les soupçonne que furtivement lors de coups à la porte, ou lors d'un geste très simple comme s'asseoir à table. De même, la prostitution de la mère n'est que brièvement devinée lors d'un dialogue, mais personne n'est évidemment dupe. A vrai dire, même la mort elliptique d'un personnage sert parfaitement le propos en révélant quels sont alors les acquis et les pertes pour le héros. Du point de vue de l'image, Barry Jenkins joue également très bien avec la couleur bleue, couleur dominante par rapport à un beau dialogue sur la plage, et l'on notera encore que les scènes de sexe sont elles aussi d'autant plus marquante par leur retenue, entre une main sur le sable et un lendemain de rêve dans des draps rejetés. Quant aux cercles concentriques parfois formés par la caméra, ils suggèrent tout autant la difficulté de se trouver soi-même dans un environnement difficile que le sentiment d'être seul au milieu d'un groupe qui vous cherche noise. Ceci dit, les quelques zooms rectilignes n'en sont pas moins révélateurs, entre la violence des cris d'une mère dans un couloir, et la marche décidée d'une dernière visite.

Enfin, l'interprétation est généralement de haut niveau. J'aborderai tout de même ce point en vous avouant n'être pas très friand de la performance de Naomie Harris dans le rôle de la mère, la seule actrice à apparaître dans toutes les séquences. La dame livre en effet une interprétation technique formatée pour les Oscars, mais elle m'y impressionne peu: les affres de l'addiction sont souvent trop appuyés (alors que la tonalité du film est justement à la modération, voir notamment son premier geste de recul envers Juan, qui trouvera son explication quelques scènes plus loin), et le repentir tardif n'offre rien de bien novateur par rapport à d'autres rôles de la sorte. Et peu importe que l'actrice ait dû tourner ses scènes en trois jours seulement, et passer également outre son choix de n'incarner que des personnages positifs dans sa carrière, car le résultat reste le même: elle en fait trop. Son meilleur moment est en fait celui où, calme et pas encore totalement perdue, elle demande à son fils d'aller lire au lieu de regarder la télévision: elle acquiert ici une crédibilité qui lui fera souvent défaut par la suite. En réalité, je préfère ce que fait Janelle Monáe, une personne dont je n'avais jamais entendu parler mais qui est apparemment la révélation de l'année pour sa participation à deux des meilleurs films en compétition, et qui bien que ne faisant quasiment rien s'avère d'une présence captivante qui m'émeut davantage que les effets de sa collègue. Quant aux hommes, je trouve les deux jeunes acteurs tout à fait crédible et probablement bien dirigés, quoiqu'ils aient surtout à se montrer soumis. Ce sont donc essentiellement les acteurs masculins qui mènent la danse, dont un Mahershala Ali incroyablement charismatique et séduisant dans le rôle du mentor, et trouvant le ton juste entre force de caractère d'un homme s'étant construit par-lui même après un passé qu'on devine douloureux, et vestige d'une réelle sensibilité que traduit son subtil sentiment de honte face aux questions de Little. Sans compter que le personnage reste ouvert d'esprit malgré sa virilité triomphante, ce qui fait un bien fou! André Holland n'est cependant pas en reste dans un rôle de meilleur ami adulte qui n'a pas oublié son ancien compagnon de route bien qu'il ne soit que très partiellement bisexuel, et ce au prix de sourires franchement émouvants. Ceci dit, c'est vraisemblablement Trevante Rhodes qui donne la meilleure performance du film, car il doit nous faire croire que le mastodonte aux dents d'or, dealant de la drogue dans sa grosse voiture, est bel et bien la même personne que le frêle garçon des deux premiers actes. Sur le plan visuel, le décalage est très perturbant, mais l'acteur réussit l'exploit de dépasser ce problème en soulignant son extrême sensibilité par quelques regards, avec quelques larmes parfaitement discrètes qui se marient fort bien à l'élégance de l'ensemble.

Avec tous ces ingrédients, Moonlight conduit à une fin déchirante qui m'a rappelé mon propre mal-être après avoir eu le cœur brisé à dix-neuf ans. Dans tous les cas, la dimension sentimentale est extrêmement touchante, et le parcours pour se trouver sa réelle personnalité à différents âges d'une vie reste excellemment mis en scène. C'est tellement bien fait que j'aurais probablement tout autant aimé le film avec un personnage hétéro, sachant que le plaisir de découvrir une œuvre sur un milieu qui ne m'est absolument pas consubstantiel, et dans lequel je me retrouve grâce à des questions universelles d'amour et d'émotions, rend cette découverte particulièrement savoureuse. Je suis donc très content de l'Oscar attribué à Moonlight, un trophée qui dépasse très clairement l'agréable message politique souhaité par les votants, pour reconnaître un véritable triomphe artistique où se mêlent réussite scénaristique, beauté du geste et interprétation de qualité. En l'absence de recul, j'en resterai actuellement à un très bon 8+, mais rien ne dit que je n'irai pas à 9 dans quelques temps.