samedi 18 mars 2017

Top 5 Glenda Jackson


Ayant enfin réussi à voir quelques raretés inédites avec la royale Glenda Jackson, me voilà d'humeur à établir un petit inventaire pour voir où j'en suis avec cette actrice singulière, une interprète talentueuse et d'un charisme tel qu'il lui suffit d'apparaître quelque part, d'un coin d'écran à un siège de parlement, pour capter tous les regards et donner envie de l'écouter monologuer de son accent britannique inimitable. Accessoirement, Glenda Jackson est aussi un visage fascinant, qui sans répondre aux canons de beauté habituels n'en reste pas moins intense et magnifique. Dans quels rôles ces atouts admirables ont-ils été le mieux utilisés?


5 ~ Gudrun Brangwen dans
Women in Love (1969)

Le premier mot qui vient à l'esprit devant cette interprétation, c'est incontestablement celui de révélation. En effet, l'actrice alors inconnue du grand public fit sensation lorsqu'elle débarqua sur les écrans américains en 1970, au point de rafler le précieux Oscar de la meilleure actrice et de s'établir immédiatement comme la comédienne la plus prestigieuse des cinq années à venir. Cette ascension ahurissante est d'ailleurs assez curieuse, car le rôle n'est pas follement exigeant: Gudrun est un esprit libre, pas foncièrement sympathique et observant toujours le monde avec un détachement insolent, de telle sorte que le personnage ressent finalement peu de choses. Dès lors, Glenda n'a jamais de grandes scènes démonstratives à explorer, et force est de reconnaître qu'elle ne va pas loin dans la nuance: sa palette va du sourire charismatique à des répliques souvent sèches, mais l'actrice ne sort jamais de ce cadre. Le rôle ne le demande probablement pas, mais le spectateur reste forcément un peu en marge face à une héroïne devant laquelle il reste difficile de s'émouvoir. Et malgré tout, l'actrice captive en permanence parce qu'elle réussit l'exploit d'être encore plus charismatique que l'essence même du charisme, au point qu'il est impossible de détourner le regard un instant. Ainsi, qu'elle danse en costume antique dans un château, qu'elle coure devant un troupeau de vaches pendant que ses compagnons s'ébattent dans les herbes folles, ou qu'elle éclipse le soleil sur des montagnes enneigées d'une blancheur éclatante, Glenda anéantit à peu près tout sur son passage. A peu près, cependant, car malgré son incroyable dynamisme, elle n'est jamais aussi fabuleuse que ses partenaires, la divine Jennie Linden bénéficiant d'un rôle plus riche et nettement plus humain, et plus encore un Alan Bates au meilleur de sa forme qui domine cette distribution de luxe. Le film, dirigé par le fol Ken Russell, permet en tout cas à ce beau monde d'ajouter un chef-d’œuvre à leur filmographie. Plus de détails sur Gudrun ici.


4 ~ Stevie Smith dans
Stevie (1978)

Comparé au précédent, un véritable bijou cinématographique excellemment photographié, Stevie illustre l'autre phase de la carrière de Glenda Jackson, celle des pièces de théâtre filmées mot pour mot, souvent dans un unique intérieur mal décoré qui vous prend en otage deux heures durant. Ceci dit, Stevie est de loin le meilleur de ces opus de second ordre, en particulier pour son découpage faisant intervenir un commentateur omniscient, Trevor Howard, afin de sortir momentanément de ce salon jaunâtre, et pour son texte faisant la part belle aux répliques recherchées, dignes de la poétesse Stevie Smith. Et puis, l'actrice réussit là un bel exploit, puisqu'elle tient en haleine jusqu'au bout dans ce qui reste quasiment un long monologue d'une heure quarante, quoique parsemé de faux dialogues avec Mona Washbourne dans le rôle de la tante. Vraiment, alors que rien dans la mise en scène ne suscite l'émotion, Glenda parvient à captiver à chaque seconde en racontant la vie de l'héroïne, et ce avec talent. Sa Stevie est ainsi touchante par ses excentricités (sa façon de lever les bras quand elle s'exalte), et les scènes finales la voient, tardivement mais de façon impressionnante, devenir réellement triste dans une tonalité de plus en plus douloureuse. L'occasion de rappeler que c'est souvent la marque de fabrique de l'actrice: se montrer charismatique en diable et délicieusement givrée, avant de toucher droit en cœur dans les dernières minutes quand tombent les masques. On regrettera peut-être que cette nuance n'intervienne toujours qu'à l'extrême fin des films, mais cette performance précise m'a profondément marqué dans son ensemble, parce que je ne peux m'empêcher d'avoir de la peine pour le personnage même quand celui-ci fait mine de ne pas se prendre au sérieux.


3 ~ Elizabeth Tudor dans
Mary, Queen of Scots (1971)

Toutefois, si la simplicité du quotidien de Stevie Smith me touche probablement le plus parmi les cinq rôles retenus dans cette liste, on ne saurait nier que le rôle définitif de Glenda Jackson restera l'impérieuse Elizabeth Ière d'Angleterre, la souveraine la plus célèbre et talentueuse de l'histoire de son pays (Victoria Who?). Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'actrice l'a incarnée à deux occasions la même année, d'abord dans une série télévisée que je projette de découvrir sous peu, puis dans le film qui nous occupe, tant elle a le physique et le charisme de l'emploi. N'oublions pas trop vite, cependant, que Bette Davis et Flora Robson ont apporté leur pierre à l'édifice, mais Glenda Jackson mérite vraiment de monter sur le podium en leur compagnie, et ce même si elle est dans le moins bons films élisabéthain qu'on puisse imaginer. En effet, malgré la séduction des images et la présence de mon actrice contemporaine préférée face à Glenda, Mary, Queen of Scots souffre d'une énorme partie centrale laborieuse au possible dans tout ce qui touche l'interminable affaire Darnley, mais aussi d'un scénario peu brillant faisant de Marie Stuart un être bipolaire passant d'une grande détermination à des accès de puérilité mal amenés, personnage dans lequel la divine et indépassable Vanessa Redgrave peine à trouver ses marques. On jubile pourtant de voir les reines rivales se rencontrer à deux reprises, et d'observer ainsi Vanessa reprendre du poil de la bête pour dominer ces deux échanges, alors que Glenda Jackson est incontestablement meilleure qu'elle dans toutes les autres scènes. L'occasion pour nous d'admirer son port de tête imposant, ses accès de colère souverains, son mélange de sagesse et de jubilation de sa savoir meilleur monarque que son ennemie, et bien entendu, ses larmes tardives alors qu'elle doit se résoudre à ce qu'elle abomine le plus: le meurtre d'une tête couronnée. A la fin, Glenda laisse une empreinte indélébile dont Elizabeth peut être fière.


2 ~ Antonina Milioukova dans
The Music Lovers (1970)

J'en ai parlé de long en large ici même, et comme je ne vois rien à ajouter depuis l'année dernière, je me recopierai moi-même honteusement pour ce soir: "Cependant, personne ne bat Glenda Jackson dans le rôle de l'épouse nymphomane. Impossible de feindre la surprise ici: son charisme est tel qu'elle réussit constamment à voler la vedette même à ses partenaires les plus vivaces, notamment sa mère à l'écran qu'elle peut éclipser d'un simple geste d'éventail. En fait, le miracle avec Glenda Jackson, c'est que cet assemblage de traits particuliers, d'audace et de maintien en font certainement l'un des visages les plus cinématographiques qui soient, d'où sa présence décuplée sur grand écran. Malgré tout, je ne suis pas aussi facilement ébloui par la dame que la majorité des cinéphiles, à cause d'un jeu à mon avis trop redondant d'un film à l'autre, Jackson ayant généralement tendance à trop se reposer sur son charisme et à n'attendre que l'extrême fin d'un film pour révéler quelques fêlures. Mais ici, c'est autre chose. L'actrice nous fait bien comprendre le cheminement vers la folie de son personnage, et lorsqu'elle apparaît courant dans la neige lors de la fête, rien ne nous pousse à croire de prime abord qu'elle puisse avoir des problèmes. Dans tout les cas, elle est exaltée et dynamique, quitte à exacerber son jeu afin de fusionner en parfaite harmonie avec le style outré de Ken Russell, son grand exploit étant qu'elle ne donne jamais la sensation d'en faire trop dans ses excès, précisément parce qu'il y a toujours beaucoup d'humanité chez cette femme en chute libre. La démesure est alors toujours tempérée par la maîtrise au point qu'on ressent vraiment quelque chose pour le personnage, malgré une ou deux grimaces terrifiantes qui sont de toute façon voulues par le réalisateur. Bref, je suis à présent très enthousiaste pour sa pathétique Antonina Milioukova de la symphonie en question. Je me demande simplement si je ne préfère pas, tout de même, Vanessa Redgrave dans Les Diables, parmi les hystériques chères à Ken Russell. Mais peu importe, la réussite interprétative est bel et bien au rendez-vous."


1 ~ Alex Greville dans
Sunday Bloody Sunday (1971)

C'est donc, comme déjà précisé à divers endroit du blog, dans ce film de John Schlesinger, qui vaut principalement pour le scénario original de Penelope Gilliatt à propos d'un jeune homme bisexuel se partageant entre un médecin (Peter Finch) et une artiste dans l'âme (Glenda), que la dame donne sa meilleure performance, principalement parce qu'elle s'autorise plus de vulnérabilité dès le départ. Et comme je n'ai rien à ajouter depuis mon dernier article sur la question, je poursuivrai dans l'absence de scrupules en me recopiant une deuxième fois! "J'ai toujours eu beaucoup de mal à aimer Glenda Jackson autant que ses collègues des années 1970 parce qu'elle s'est souvent présentée d'un film à l'autre sous le même profil, celui d'une femme charismatique jusqu'à l’écœurement à qui la nuance semble systématiquement inconnue avant les cinq dernières minutes, où les personnages se mettent enfin à être tristes ou à douter d'eux-mêmes. Or, c'est tout l'inverse ici, non qu'elle ne soit pas charismatique (elle l'est absolument!), mais parce qu'elle apporte une bonne dose de doute et de tristesse contenue d'entrée de jeu, compte tenu de la situation atypique captivante qui la voit partager son amant avec un médecin de ses connaissances. Elle ajoute notamment beaucoup d'inquiétude et de nervosité dès les premières minutes lorsqu'elle appelle la famille de son amant, elle se montre heureuse en toute simplicité une fois qu'elle se retrouve avec lui, et ses regards sont encore très beaux alors qu'elle se contente de lui prendre la main sur un air d'opéra. A son actif encore, Jackson ajoute une bonne dose d'ironie afin d'enrichir cette situation compliquée, comme lorsqu'elle avoue à son partenaire qu'elle sait où il va ("Have fun with"... mais il est déjà parti), ou à travers l'humour dont elle fait preuve avec le chien ou les enfants. A la fin, cette performance sensible est à saluer mille fois et son inquiétude, sa déception et sa colère sont si bien jouées qu'un prix d'interprétation aurait été tout à fait envisageable. Sans compter que sa rencontre avec son rival a lieu de façon si adulte qu'on ne pourra que féliciter l'actrice d'apporter de la nuance et de la complexité jusqu'à la dernière seconde."


Egalement vue dans:

Marat/Sade (1967): J'adore ce projet, dans lequel les fous de l'hospice de Charenton rejouent les grandes heures de la Révolution française au prix d'outrances exquises et clairement excitantes. Glenda y joue rien moins qu'une Charlotte Corday folle furieuse, donnant lieu à une performance assez technique qui ne me séduit pas autant que mon intérêt pour le film pourrait le laisser croire, mais qui n'en reste pas moins une honorable révélation deux ans avant la sortie de Women in Love. A noter que l'actrice fut d'ailleurs nommée pour un Tony pour ce même rôle, un an avant le transfert de l’œuvre sur grand écran.

A Touch of Class (1973): Un second Oscar controversé pour la dame. Pour être honnête, ce n'est pas un prix indigne, et la compétition n'était pas brillante cette année là, mais effectivement, quelque chose ne fonctionne pas. Le film voulait ressusciter la screwball comedy mais y échoue sur tous les plans, ce qui plombe la performance de Glenda, charismatique à l'accoutumée, et cependant jamais drôle. Qu'elle paraisse derrière une lunette de toilettes ou crie sur la terrasse qu'elle souhaite se faire violer, toutes ses répliques tombent à plat sans faire ressentir la dose d'humour noir nécessaire, si bien que le seul moment qui vous arrachera un sourire est son arrivée à l'agence de voyage, ce qui tient d'ailleurs davantage du comique de situation que de la composition à proprement parler. La fin, relativement touchante, lui permet néanmoins de nuancer son jeu, mais ça arrive hélas trop tard dans un film franchement pénible.

The Maids (1975): Dans cette adaptation des Bonnes de Genet, Glenda surprend de temps à autres en se révélant crédible dans la soumission, bien que tout cela ne soit finalement qu'un jeu, puisque sa soubrette ne fait que semblant d'obéir pour mieux reprendre le dessus à chaque fois. Sa complicité avec Susannah York, qui joue momentanément le rôle de la maîtresse de maison quand la patronne est de sortie, fait mouche à plus d'une reprise, tant les joutes entre les deux complices tournent rapidement à un duel sadomasochiste sincèrement excitant. Dommage que le film ressemble plus à une pièce de théâtre qu'à un réel objet de cinéma, entre la décoration faussement parisienne d'un appartement place Vendôme, et le jeu par trop maniéré de Vivien Merchant.

Hedda (1975): Un grand rôle littéraire est toujours alléchant à la base, mais hélas, filmé sans génie par un réalisateur incapable de donner un aspect un tant soit peu cinématographique à son adaptation, le résultat ennuie rapidement. A la décharge de l'équipe, il faut dire que l'absence de restauration du film rend l'image d'autant plus vieillotte, et tout ça est finalement bien dommage, tant on peine à voir un embryon de dynamisme dans ce salon angoissant. Glenda y est heureusement excellente, comme d'habitude, bien qu'elle surprenne peu en composant une fois de plus un personnage antipathique dissimulant trop aisément ses faiblesses.

The Incredible Sarah (1976): Encore un rôle cousu sur mesure pour l'actrice, qui ne surprendra à aucun moment en laissant son charisme dominer chaque situation, avec toutefois quelques moments plaisants, comme lorsque l'héroïne, ne pouvant contenir son excitation d'entrer à la Comédie Française, rejoue son entrée en scène deux fois lorsqu'elle revient annoncer la bonne nouvelle à sa mère. Autrement, un film à l'image des deux précédents: trop théâtral pour faire mouche, et qui a franchement mal vieilli quarante ans plus tard.

Salome's Last Dance (1988): J'avais hâte de découvrir la dernière collaboration de Glenda avec Ken Russell, mais hélas, autant Women in Love et Tchaïkovski revêtaient un aspect intensément cinématographique et novateur, autant ce projet à la base captivant de théâtre dans le théâtre (Oscar Wilde est invité dans une maison close pour voir une représentation de Salomé par les résidents des lieux) lorgne davantage vers le théâtre filmé d'Hedda ou des Bonnes, malgré une débauche de costumes baroques à souhait. Maquillée en souveraine antique, Glenda livre sans surprise une performance très théâtrale, franchissant allègrement la ligne de la caricature dans l'expression de sentiments exacerbés, si bien qu'il est difficile de se prendre au jeu de son Hérodias, encore que son interprétation fonctionne puisque avant d'être une reine aigrie et cruelle, le personnage est surtout une grande dame délurée qui vient brûler les planches le temps d'une visite au bordel. On comprend bien la démesure calculée, mais il n'empêche que c'est Imogen Millais-Scott dans le rôle-titre qui marque le plus les esprits.


A découvrir: Elizabeth R (1971) en priorité!


Conclusion: Glenda Jackson a souvent tendance à proposer la même recette d'un film à l'autre, à savoir se montrer forte et charismatique dans les trois quarts d'une intrigue, avant de mettre en lumière les véritables faiblesses des héroïnes dans les dernières minutes. Mais la nuance a beau n'intervenir que tardivement, difficile de n'être pas impressionné par les portraits esquissés jusque là. Quant à sa filmographie, elle reste plus qu'honorable avec au moins deux chefs-d’œuvre, Women in Love et The Music Lovers (merci Ken Russell!), et un très bon film armé d'un excellent scénario, Sunday Bloody Sunday. Le reste a moins bien vieilli, ce qui explique sans doute pourquoi l'on se souvient mal de l'actrice de nos jours, mais chaque performance a quelque chose de positif pour mériter que ces films soient vus au moins une fois.

vendredi 3 mars 2017

Moonlight (2016)


Cette fin de semaine, je tenterai de rattraper mon retard oscarien avec si possible Lion, Jackie, Fences et 20th Century Women. En attendant, je suis allé voir Moonlight hier soir, et contre toute attente, j'ai été comblé. En effet, n'ayant lu jusqu'alors qu'un embryon de synopsis, je croyais qu'il s'agissait d'un film sur la drogue dans une banlieue de Floride, ce qui ne m'attirait pas. Et puis, grâce au retournement de situation mythique de la cérémonie de dimanche dernier, j'ai découvert que l'histoire dépasse largement ces questions pour évoquer la construction de son identité pour un jeune homme maltraité, avec en point d'orgue une dimension homosexuelle qui m'a vraiment ému. J'ai donc couru voir ce film de Barry Jenkins, et ce pour mon plus grand plaisir.

Le point fort du film? Son scénario: le découpage en trois partie entre enfance, adolescence et vie adulte fonctionne à merveille, d'autant que chacune des séquences en question se concentre sur un moment très bref, jamais plus d'une semaine, de la vie du héros. Or, la brièveté du temps permet tout de même de tout développer à la perfection, preuve de l'ingéniosité de l'histoire de Tarell Alvin McCraney. On passe ainsi quelques jours en compagnie d'un petit garçon (Chiron, dit Little) livré à lui-même et chahuté par ses voisins plus virils, puis on passe au lycéen (Chiron) régulièrement battu et spolié de son argent mais qui saura quand même conclure la séquence par un acte fort, avant d'aboutir à l'adulte (Black) sensible sous une carapace de fer. En filigrane apparaissent également les clichés attendus (la figure du mentor dans le premier acte, ou la mère pauvre et droguée incapable de s'occuper de son fils), mais ce sont aussi des réalités indéniables de cette banlieue défavorisée de Miami, voire le point de départ de l'intrigue tout court, puisque les scénaristes ont eux-mêmes vécu ces choses difficiles. Quant à l'image du modèle viril secrètement admiré par Chiron alors qu'il n'est encore que Little, elle est largement nuancée par les questions de sexualité qui permettent dieu merci de donner beaucoup de sensibilité à ce milieu très masculin. On pourra éventuellement regretter que les deux seules femmes marquantes soient donc une mauvaise mère et à l'inverse, une figure maternelle de substitution toujours un peu dans l'ombre malgré son charisme, mais l'histoire reste heureusement très riche malgré ces portraits. 

L'autre force de Moonlight, c'est également la mise en scène de Barry Jenkins, en particulier pour son maniement de l'ellipse et la discrétion de ses images. J'entends par-là que tout est dit à chaque plan, mais sans que rien ne soit jamais martelé avec lourdeur. Les menaces pesant sur Juan sont par exemple très compréhensibles, bien qu'on ne les soupçonne que furtivement lors de coups à la porte, ou lors d'un geste très simple comme s'asseoir à table. De même, la prostitution de la mère n'est que brièvement devinée lors d'un dialogue, mais personne n'est évidemment dupe. A vrai dire, même la mort elliptique d'un personnage sert parfaitement le propos en révélant quels sont alors les acquis et les pertes pour le héros. Du point de vue de l'image, Barry Jenkins joue également très bien avec la couleur bleue, couleur dominante par rapport à un beau dialogue sur la plage, et l'on notera encore que les scènes de sexe sont elles aussi d'autant plus marquante par leur retenue, entre une main sur le sable et un lendemain de rêve dans des draps rejetés. Quant aux cercles concentriques parfois formés par la caméra, ils suggèrent tout autant la difficulté de se trouver soi-même dans un environnement difficile que le sentiment d'être seul au milieu d'un groupe qui vous cherche noise. Ceci dit, les quelques zooms rectilignes n'en sont pas moins révélateurs, entre la violence des cris d'une mère dans un couloir, et la marche décidée d'une dernière visite.

Enfin, l'interprétation est généralement de haut niveau. J'aborderai tout de même ce point en vous avouant n'être pas très friand de la performance de Naomie Harris dans le rôle de la mère, la seule actrice à apparaître dans toutes les séquences. La dame livre en effet une interprétation technique formatée pour les Oscars, mais elle m'y impressionne peu: les affres de l'addiction sont souvent trop appuyés (alors que la tonalité du film est justement à la modération, voir notamment son premier geste de recul envers Juan, qui trouvera son explication quelques scènes plus loin), et le repentir tardif n'offre rien de bien novateur par rapport à d'autres rôles de la sorte. Et peu importe que l'actrice ait dû tourner ses scènes en trois jours seulement, et passer également outre son choix de n'incarner que des personnages positifs dans sa carrière, car le résultat reste le même: elle en fait trop. Son meilleur moment est en fait celui où, calme et pas encore totalement perdue, elle demande à son fils d'aller lire au lieu de regarder la télévision: elle acquiert ici une crédibilité qui lui fera souvent défaut par la suite. En réalité, je préfère ce que fait Janelle Monáe, une personne dont je n'avais jamais entendu parler mais qui est apparemment la révélation de l'année pour sa participation à deux des meilleurs films en compétition, et qui bien que ne faisant quasiment rien s'avère d'une présence captivante qui m'émeut davantage que les effets de sa collègue. Quant aux hommes, je trouve les deux jeunes acteurs tout à fait crédible et probablement bien dirigés, quoiqu'ils aient surtout à se montrer soumis. Ce sont donc essentiellement les acteurs masculins qui mènent la danse, dont un Mahershala Ali incroyablement charismatique et séduisant dans le rôle du mentor, et trouvant le ton juste entre force de caractère d'un homme s'étant construit par-lui même après un passé qu'on devine douloureux, et vestige d'une réelle sensibilité que traduit son subtil sentiment de honte face aux questions de Little. Sans compter que le personnage reste ouvert d'esprit malgré sa virilité triomphante, ce qui fait un bien fou! André Holland n'est cependant pas en reste dans un rôle de meilleur ami adulte qui n'a pas oublié son ancien compagnon de route bien qu'il ne soit que très partiellement bisexuel, et ce au prix de sourires franchement émouvants. Ceci dit, c'est vraisemblablement Trevante Rhodes qui donne la meilleure performance du film, car il doit nous faire croire que le mastodonte aux dents d'or, dealant de la drogue dans sa grosse voiture, est bel et bien la même personne que le frêle garçon des deux premiers actes. Sur le plan visuel, le décalage est très perturbant, mais l'acteur réussit l'exploit de dépasser ce problème en soulignant son extrême sensibilité par quelques regards, avec quelques larmes parfaitement discrètes qui se marient fort bien à l'élégance de l'ensemble.

Avec tous ces ingrédients, Moonlight conduit à une fin déchirante qui m'a rappelé mon propre mal-être après avoir eu le cœur brisé à dix-neuf ans. Dans tous les cas, la dimension sentimentale est extrêmement touchante, et le parcours pour se trouver sa réelle personnalité à différents âges d'une vie reste excellemment mis en scène. C'est tellement bien fait que j'aurais probablement tout autant aimé le film avec un personnage hétéro, sachant que le plaisir de découvrir une œuvre sur un milieu qui ne m'est absolument pas consubstantiel, et dans lequel je me retrouve grâce à des questions universelles d'amour et d'émotions, rend cette découverte particulièrement savoureuse. Je suis donc très content de l'Oscar attribué à Moonlight, un trophée qui dépasse très clairement l'agréable message politique souhaité par les votants, pour reconnaître un véritable triomphe artistique où se mêlent réussite scénaristique, beauté du geste et interprétation de qualité. En l'absence de recul, j'en resterai actuellement à un très bon 8+, mais rien ne dit que je n'irai pas à 9 dans quelques temps.

samedi 25 février 2017

Temptation (1946)


Avant toutes choses, je tiens à remercier ceux qui se reconnaîtront, et grâce à qui j'ai enfin pu mettre la main sur l'introuvable, le remake de Bella Donna avec Merle Oberon, réalisé par Irving Pichel et plus connu sous le nom sulfureux de Temptation. Devant le peu d'inspiration actuelle pour les premiers rôles féminin de l'année, j'espérais vraiment pouvoir faire quelque chose de la métisse la plus célèbre du cinéma britannique, d'autant que la promesse de décors égyptiens, de costumes somptueux et de poisons venus du fond des âges était particulièrement alléchante. Ce ne sera malheureusement pas le cas: Temptation souffre d'un très mauvais scénario et d'un manque total de rythme, qui m'ont conduit à décrocher au bout de vingt minutes pour nettoyer ma collection de dinosaures, en jetant un œil distrait au reste de l'intrigue de temps à autres...

L'histoire: après avoir fait des pieds et des mains pour épouser le ténébreux George Brent, la pauvre Ruby réalise à quel point celui-ci manque de charisme, et s'en va donc prendre un amant cairote plus à son goût. Au point de vouloir se débarrasser du mari encombrant? Peut-être bien...

Alors, c'est bien joli de vouloir empoisonner George Brent, "sufficiently unimpressive to seem a husband that a dame would double-cross" d'après Bosley Crowther, mais puisque le film est un long flashback et que l'introduction au temps présent montre le personnage bien portant, le suspense tombe évidemment à plat. A la décharge du film, ce n'est pas vraiment le problème: l'intérêt est d'observer le changement d'état d'esprit qui va s'opérer chez l'héroïne. Mais pour en arriver là, il faut passer par plus d'une heure et demie d'intrigue qui patine au point mort, à observer Ruby vamper des hommes lors de longs entretiens où il ne se passe pas grand chose. Ainsi, comment rester captivé alors que seules les cinq dernières minutes viennent pimenter un peu ce mélodrame bourgeois pesant?

La mise en scène elle-même est assez inerte: pour quelques jolies images devant des moucharabiehs, ou une bonne utilisation de balcons alors que Ruby écoute le pianiste à l'arrière-plan (merci au photographe Lucien Ballard), l'intégralité du film se passe dans des intérieurs assez quelconques, de quoi diminuer grandement le côté pittoresque promis par le synopsis. Les photographies proprement égyptiennes se résument en effet à une scène de rue et à une mini-fouille archéologique sur un chantier, mais le reste est à peu près aussi dépaysant qu'un salon de thé ennuyeux, malgré de jolis jardins dès l'ouverture, qui brouillent momentanément les pistes. En ces lieux filmés sans génie, les personnages restent le plus souvent à papoter sans mouvement, d'où une atmosphère qui sent très vite le renfermé, inapte à divertir assez pour donner envie d'explorer la suite de ces "aventures".

Par bonheur, au milieu de ce marasme, les costumes d'Orry-Kelly sont là pour remotiver les troupes devant toutes les tenues rocambolesques de Merle Oberon, grappe de raisins en guise de chapeau à l'appui! On se surprend ainsi à guetter la prochaine robe avec un intérêt que seuls mes compatriotes homosexuels peuvent concevoir, mais le génie de ces atours est aussi qu'il servent parfaitement le travail sur l'image. On admirera par exemple la silhouette de la star se détachant dans un drap blanc, sous un clair de Lune la mettant particulièrement en valeur par rapport à sa partenaire. A la fin, cet ensemble de tissus est peut-être un peu trop excentrique, mais rappelons que la haute société britannique avait déjà un goût prononcé pour les choses exotiques et tape-à-l’œil en cette extrême fin du XIXe siècle. De toute manière, bien que tous ces costumes ne soient pas absolument crédibles, leur simple pouvoir de séduction parvient toujours à dynamiser l'intrigue de temps en temps, ce qui fait un bien fou!

Dommage qu'avec autant de tenues pour voler la vedette au reste de la distribution, la toujours magnifique Merle Oberon soit franchement peu mémorable dans son interprétation. En effet, elle ne fait presque rien dans une bonne partie du film, quoiqu'elle soit déjà plus charismatique que tous ses partenaires réunis, si bien qu'on est forcément obligé de s'intéresser à elle; et il faut donc attendre la toute fin du film pour qu'elle se mette à réaliser qu'elle s'est probablement fourvoyée lors de sa jeunesse scandaleuse. Hélas, tout n'est pas très au point: le regard d'incrédulité devant son amant ne parvient jamais à masquer l'énorme ficelle présentée par l'actrice, et le retournement de situation final, bien que jouissif avec cet air de méchante prenant plaisir à ses actes sans pouvoir tout à fait masquer l'embarras causé par sa propre vengeance, ne me convainc pas à 100%. Je reste donc une fois de plus sur ma faim avec Merle Oberon, une dame que j'ai toujours eu très envie d'aimer, mais qui ne va jamais au fond des choses à mon goût. L'inanité totale d'une histoire où il ne se passe rien avant la fin ne l'aide cependant pas à donner plus de consistance à son personnage...

Moralité: je me doutais sincèrement que Temptation ne serait pas un grand film, mais je ne m'attendais pas à être aussi déçu. Toutefois, que faire devant une heure de demie d'ennui profond pour seulement huit minutes de mouvement? Les costumes et jardins ont beau offrir leur quota de divertissement, aucun n'arrive à masquer la platitude de l'histoire et de la mise en scène... J'en resterai donc à 5/10 parce que j'ai vraiment lutté pour aller jusqu'au bout, mais je suis paradoxalement content d'avoir découvert cette rareté tant attendue. Dommage que seuls les robes et chapeaux d'Orry-Kelly soient dignes d'être pris en considération.

samedi 18 février 2017

Immondices nocturnes


Toujours pour rester dans l'actualité, je parlerai également du nouveau film de Tom Ford, apparemment un couturier reconverti en réalisateur. J'avais apprécié A Single Man en 2009, une histoire assez ennuyeuse mais dont le sujet me plaisait, et qui restait de toute façon élégante, à une scène près. Dommage qu'avec Nocturnal Animals, l'élégance ne soit plus du tout de mise...

Bon, je ne vais pas vous mentir: je suis sorti de la séance en détestant. Avec le recul, j'ai pourtant réalisé que l'ensemble est plus intéressant qu'il n'y paraît, parce que si l'on ne comprend rien sur le moment, c'est à cause du point de vue choisi, celui de Susan Morrow, l'artiste incarnée par Amy Adams. Dès lors, si tous les éléments présentés semblent s'enchaîner de façon incohérente, c'est parce que Susan n'a pas vécu les événements dont parle le roman de son ex-mari, et tout n'est que le produit de son imagination. Une fois qu'on admet ça, on comprend donc mieux pourquoi la fin abrupte est en fait une clôture bien trouvée. On finit également par apprécier les jeux de corrélation disséminés ça et là, depuis la goutte de sang dès l'ouverture du livre au canapé cramoisi présent à la fois dans le monde réel et dans l'univers fictif, en passant par la duplication du couple mère-fille et la question de l'avortement. C'est vraiment la réflexion et la recherche qui permet de mieux digérer l'intrigue après le générique de fin, et tout devient à peu près clair une fois qu'on assemble les pièces du puzzle. Mais cela suffit-il à faire de Nocturnal Animals un bon film?

A mon avis non, car la mise en scène de Tom Ford est inutilement laide, vulgaire et violente. Et profondément ennuyeuse par dessus le marché! En effet, alors que les rapports les plus captivants sont ceux entre Susan et son ex Edward, le jeune premier méprisé par sa belle-mère qui le juge trop faible, et dont l'opinion déteindra inévitablement sur l'épouse, le film choisit de se concentrer sur les déboires de Tony, héros du roman d'Edward que Susan imagine avec les traits de son ancien mari, sur une route désertique particulièrement glauque. On passe vraiment les trois-quarts du temps à voir un individu errer dans la poussière à la recherche des assassins de sa femme et de sa fille: c'est essentiel puisque Susan doit bel et bien se sentir coupable d'avoir coupé tout lien pouvant la rattacher à Edward en le quittant et en avortant, mais le réalisateur est hélas incapable de bien doser son histoire. Or, la course-poursuite en voiture semble durer une éternité, de même que les recherches en compagnie d'un personnage de policier cancéreux qui n'apporte pas grand chose à l'affaire. Pendant ce temps, les déboires sentimentaux de Susan, entre culpabilité et sentiment d'être allègrement trompée par son nouvel époux, se réduisent comme peau de chagrin, alors que les tourments de son esprit et le regard qu'elle doit porter sur ses actes par sa lecture du roman sont tout de même le point le plus intéressant à explorer.

Mais non, Tom Ford préfère vraiment passer trois heures sur la laideur du monde sur cette route affreuse, d'où un résultat volontairement laid qui sied évidemment aux lieux décrits, mais qui n'en reste pas moins appuyé avec une lourdeur éléphantesque. On ne nous épargne alors rien, des corps obèses de l'ouverture aux feuilles de papier-toilette sales, soit autant de choses qui ne font jamais avancer la narration, et qui plombent ce qui aurait pu constituer une histoire originale en la transformant en une expérience inutilement désagréable. Sans compter qu'à croire la logique du film, plus l'on pousse les portes du sordide, plus l'intrigue perd en cohérence. Par exemple, l'introduction sur les grosses dames dansantes n'est jamais connectée au récit, sauf peut-être pour explorer vaguement la propre perversité d'une héroïne n'aimant rien tant qu'exposer des corps nus comme s'ils étaient morts, ou afficher des peintures de ces mêmes corps dans son appartement. On notera au passage qu'Amy Adams a vraiment très mauvais goût en matière de mobilier, entre son appartement ténébreux du film qui nous occupe, et sa maison aux teintes glaciales d'Arrival. Pour le reste, montrer un violeur déféquer au téléphone n'a absolument aucun intérêt, de même que cette dernière scène totalement gratuite une fois que Tony parvient à se confronter à sa Némésis: les gestes n'ont aucun sens (que ne tire-t-il quand il peut le faire?), sauf pour expliquer le dernier plan sur Susan, mais la fin romanesque est bien trop bricolée pour être honnête. Révélation: Susan doit imaginer le personnage mort pour réaliser qu'elle se fourvoie totalement sur ses chances de revoir son ex, mais n'y avait-il pas moyen de filmer une bataille plus cohérente entre les derniers survivants du livre? Observer le héros errer sans fin dans un champ sans plus y voir est une fois de plus inutilement pénible, surtout si c'est pour le voir mourir cinq minutes plus tard: pourquoi infliger ça au spectateur? Fin.

Pénible est vraiment l'adjectif adéquat pour décrire le film. Tom Ford aura donc préféré montrer des images laides incapables de faire rebondir le propos, et faire durer beaucoup trop longtemps la partie la moins intéressante de ces deux histoires croisées. J'aurais à l'inverse mieux apprécié si le roman était au service du monde réel, mais la place prépondérante du premier au détriment du deuxième est décevante. Force est pourtant d'admettre que la structure générale fonctionne une fois les pièces assemblées, mais le tout reste mal dosé. Surtout, le film est inexorablement souillé par ses traces de sang et de déjections, de quoi le rendre hautement désagréable quand bien même le traitement m'aurait davantage convaincu. La seule chose d'un tant soit peu plaisante dans tout ça, c'est la musique d'ouverture, mais ça ne suffit pas à rendre le reste appréciable. Même les performances échouent à donner ne serait-ce qu'un rayon de lumière: Amy Adams et Jake Gyllenhaal ne font rien de transcendant, et la divine Laura Linney est éclipsée par sa perruque lors d'un caméo de 110 secondes... Que faire d'un film pareil?

Boring.


Je sais, c'est un sujet important et je suis sans doute de mauvaise foi, mais se voiler la face n'y changera rien: je me suis ennuyé à mort devant Loving, le nouvel opus de Jeff Nichols (dont je n'avais encore rien vu avant aujourd'hui), à propos de Richard et Mildred Loving, qui eurent à entrer en procès avec l'Etat de Virginie après s'être mariés malgré leur différence de couleurs. Entendons-nous bien: ce n'est pas un mauvais film, mais ce n'est rien de plus qu'un hameçon à Oscars assez banal, dont le rythme peine grandement à captiver. Difficile, dès lors, d'apprécier réellement cette longue histoire de deux heures où il ne se passe pas grand chose.

Certes, le film a au moins le mérite d'être très sobre, mais ça l'est peut-être trop, justement. C'est pourtant tout à l'honneur des interprètes de ne pas donner des performances larmoyantes, mais l'émotion n'est pas vraiment au rendez-vous, malgré les malheurs des personnages. Je suis manifestement dérangé par l'extrême soumission du couple principal: c'est un excellent choix d'interprétation car Mildred et Richard viennent tous deux d'un milieu très pauvre, aussi comprend-on aisément qu'ils plaident immédiatement coupables en baissant la tête pour éviter la prison, mais ça ne colle pas exactement à ce que dégagent les acteurs derrière ces paroles. Je prends la sublime Ruth Negga à témoin: cette personne dont le visage est idéalement fait pour le cinéma a l'avantage d'être très charismatique même quand elle ne fait rien, de telle sorte que j'ai constamment l'impression d'observer une héroïne forte se forcer à trop jouer la soumission, au lieu que celle-ci paraisse réellement crédible à l'écran. Ça marche évidemment mieux dans la seconde partie, quand Mildred prend les devants en osant écrire aux Kennedy ou en répondant avec un mélange très intéressant de gêne et de plaisir aux questions des journalistes, bien que le point fort de sa performance reste avant tout l'ennui profond qu'elle parvient à suggérer devant son triste quotidien dans la ville étrangère où le couple a dû se réfugier. Mais tout de même, je n'arrive pas tout à fait à croire que Ruth Negga soit immédiatement crédible en femme assez soumise, malgré une bonne performance générale et un choix de sobriété exemplaire (voir notamment sa dernière scène au téléphone, qui manque un peu de piquant mais qui reste très cohérente par rapport à ce que l'actrice a montré jusqu'à présent). A ses côtés, Joel Edgerton a une forme de visage qui sied très bien à son personnage discret, sans compter qu'il bénéficie d'une petite scène de larmes qui rend Richard vraiment touchant. C'est encore une bonne interprétation, qui me fait paradoxalement assez peu d'effet.

Autrement, Jeff Nichols a dû mal à insuffler un rythme digne de ce nom à son film. On voit vraiment le temps passer malgré ses efforts pour créer des tensions dynamisantes, en particulier lors de la première visite de la police, dont l'avancée de nuit dans la maison est entrecoupée par des images du couple endormi sereinement; mais encore lors du retour de nuit en Virginie, alors que les héros bravent l'interdiction de revenir dans l'Etat afin que Mildred accouche parmi les siens; sans oublier d'autres petites séquences assez marquantes comme la peur de Richard voyant une voiture arriver trop vite devant la ferme où lui et sa famille sont cachés, ou encore le montage parallèle de la chute sur le chantier et de l'accident de voiture, scène centrale qui motivera les héros à quitter définitivement la grande ville pour revenir coûte que coûte auprès des leurs. Mais vraiment, si l'on excepte ces quatre séquences notables, le rythme général s'écoule difficilement, ce qui est le résultat d'une multitude de facteurs, dont des protagonistes relativement transparents, un choix de trop montrer les mêmes images de leur quotidien (Mildred passe au moins dix fois dans un couloir avec un panier de linge sous le bras, tandis que Richard n'en finit plus d'empiler des briques), et bien entendu la sempiternelle figure du sauveur blanc, puisque le procès échappe totalement aux principaux intéressés qui ne font même pas le déplacement. Evidemment, le scénariste-réalisateur a voulu rester au plus près de la vérité historique, mais par pitié, n'y avait-il pas moyen d'éviter cette musique héroïque ridicule à chaque apparition de l'avocat blanc bien décidé à venir en aide à ses clients?

On pourra également regretter que Loving ne pose pas toujours les bonnes questions. Pour en revenir au fameux procès, celui-ci se résume très exactement à... deux phrases grand maximum, trois si l'on compte la lecture du propos rétrograde des autorités de Virginie quand à "la répartition des races par dieu sur les cinq continents". Mais à la fin, on n'aura aucune bataille juridique digne de ce nom, puisque le film préfère montrer Mildred repasser inlassablement son linge, et Richard cimenter ses briques le plus stoïquement du monde. D'autre part, je ne connais pas l'état du marché de la maçonnerie dans l'Amérique des années soixante, mais le fait de déménager de force n'a aucun effet économique sur la vie du couple, puisque Richard n'a même pas besoin de chercher du travail dans son nouvel endroit: il part avec ses outils le lendemain même de son arrivée, comme s'il n'y avait rien de plus facile que se faire embaucher en un lieu totalement inconnu. Le scénario se rattrape heureusement en montrant bel et bien les affres du déchirement, lorsque le couple fait ses adieu à la famille avant de partir, mais là encore, la scène est filmée avec tant de pudeur qu'elle n'est pas aussi poignante qu'elle aurait dû. Les réflexions des personnage secondaires sont pour leur part assez banales et n'apportent rien de novateur au propos: la sœur de Mildred reprochant à Richard de l'avoir épousée en sachant qu'ils ne manqueraient pas d'avoir des ennuis sitôt après, la mère de Richard qui fait le même reproche à son fils, ou encore le meilleur ami noir qui se plaint que Richard "joue" au noir alors qu'il est nettement plus privilégié que tous ses amis réunis, à cause de sa peau blanche. On peut éventuellement apprécier l'idée que ces personnages changent d'avis en cours de route: la sœur redevant amie avec son beau-frère, et la mère blanche s'occupant de ses petits-enfants métis avec plaisir, mais ces rebondissements ne sont pas absolument exceptionnels. Dans tous les cas, le sujet est nettement mieux maîtrisé que dans des choses comme The Help, puisque dans Loving, le racisme est réellement sournois et violent, aux antipodes du film caricatural de 2011. Mais... on reste quand même sur sa faim, la faute aux briques et pantalons sales qui finissent par phagocyter l'émotion, ou tout du moins les questions juridiques les plus intéressantes.

Je crois avoir fait le tour de la question. On notera simplement que Loving ne se démarque guère par sa forme: c'est bien filmé, et les points de tensions bien montés, mais c'est loin de laisser sa marque dans l'histoire du cinéma. La musique et la photographie sont pour leur part assez quelconques. Alors voilà où j'en suis: Loving est un assez bon film, mais ça manque d'énergie et l'on passe quand même à côté de certains points qui auraient pu ajouter une complexité bienvenue au tout, ou à défaut une épaisseur un peu plus consistante que ce trop-plein de sobriété aux personnages. La découverte n'est pas inintéressante, mais c'est une œuvre qui sera très vite oubliée dans moins d'un an. Cependant, Ruth Negga possède un visage et un talent très dignes d'être exploités par le cinéma, alors prions que ce soit fait à bon escient dans les années qui viennent, en espérant que l'actrice n'ait pas que ce moment de gloire à son actif. Je suis paradoxalement content qu'elle ait réussi à se faire nommer aux Oscars face à certains gros noms attendus, mais je préfère bien davantage la performance d'Amy Adams dans Arrival. Je m'y perds de toute façon avec cette catégorie cette année: je suis facilement captivé par Ruth Negga mais trouve sa performance vraiment trop sobre, j'aime le travail d'Amy Adams dans un bon film de science-fiction mais reste très peu impressionné par la dame en général, j'apprécie le charisme d'Emma Stone mais ne la trouve pas assez solide d'un point de vue musical pour justifier une nomination, et je trouverais génial qu'on donne un Oscar à Isabelle Huppert pour sa carrière, mais elle ne me surprend aucunement dans un film que j'abomine... Pour couronner le tout, j'ai trouvé les actrices d'Almodóvar vraiment bien mais ne suis ébloui par aucune des deux, de telle sorte que c'est finalement le charisme et le naturel de Sônia Braga qui font la course en tête pour le moment. Pour en revenir au cœur du sujet, Loving est loin d'être indigne et mérite son petit 6/10, mais c'est tout de même loin, très loin, d'être mémorable.