mercredi 12 février 2014

Ziegfeld Girl (1941)

Ça y est! Après bien des atermoiements, j'ai enfin réussi à voir Ziegfeld Girl en entier.

By Robert Z. Leonard
Sachant qu'il suffit d'une grande star du Golden Age au générique d'un film pour en faire un must-see à mes yeux, vous imaginez que lorsque non pas une, ni deux, mais bien quatre légendes absolues se bousculent sur l'affiche, le désir est d'autant plus fort. Partant de là, Ziegfeld Girl a-t-il été à la hauteur de mes attentes? Dans l'ensemble, oui. Comme on peut s'en douter, il reste absolument jouissif de voir trois grandes divas et James Stewart se donner la réplique, avec en prime une histoire passionnante centrée sur trois parcours différents, de quoi avoir un tableau à peu près complet des conséquences du vedettariat dans le monde des chorus girls. On appréciera aussi la liberté de ton des répliques qui ne s'épargnent pas de fortes allusions sexuelles, ce qui colle finalement très bien avec le milieu représenté, et confère à l'ensemble un degré de réalisme que le Code aurait pourtant pu anéantir. Cependant, la réalisation est loin d'être parfaite, mais j'ai du mal avec Robert Z. Leonard, et force est de reconnaître que certains personnages sont un peu sacrifiés par moments, notamment Hedy Lamarr, malgré un réel effort pour créer une storyline fournie à chaque protagoniste. Autrement, deux ou trois séquences traînent peut-être un peu trop en longueur, mais le tout reste extrêmement divertissant, au point d'éclipser largement The Great Ziegfeld de 1936, dont Ziegfeld Girl est d'ailleurs conçu comme une suite.


Les numéros musicaux sont quant à eux esthétiquement jolis mais pas exigeants, étant donné que pour des danseurs qui effectuent quelques pas assez faciles, la plupart des chorégraphies consistent à faire marcher des jeunes femmes plus ou moins dévêtues le long d'un escalier. Ça donne le ton : on nage en plein délire sexiste teinté d'un racisme à peine voilé, cf Judy Garland bronzée comme Carmen Miranda pour inciter le public à manger ses cinq fruits et légumes par jour vanter l'obligatoire farniente des tropiques. Pour le reste, les danseuses font surtout office de femmes-objets monoexpressives qui n'ont pas grand chose à faire à part montrer leurs formes. Mais le film ne s'en cache pas, et ça a au moins le mérite de ne pas noyer le poisson, à l'image des allusions sexuelles évidentes dont je parlais plus haut. Néanmoins, si cette réalité assez crue se fait bien ressentir à travers les lignes, il convient de noter que jamais les Follies ne sont critiquées, comme si faire la potiche avec des étoiles sur la tête était un idéal apothéosiaque, alors qu'en réalité, les grandes actrices ayant commencé comme chorus girls ne voyaient ce métier particulier que comme un tremplin vers des sommets plus gratifiants. Après, vous me direz que je ne connais les Follies que par l'image qu'en a donné Hollywood, et pour le peu que j'en sache, il s'agissait visiblement d'un divertissement considéré comme extrêmement raffiné, raffinement effectivement prégnant ici à travers la mise en scène grandiose de Busby Berkeley. Hélas, si l'ensemble est harmonieux, ces danseuses à qui l'on demande de rester plantées comme des piquets après avoir descendu trois marches ne font pas, dans le détail, un travail "raffiné". 

En fait, je crois avoir un gros problème avec Florenz Ziegfeld lui-même. Ici, il n'est jamais montré, à la différence du film de 1936, mais dans un cas comme dans l'autre, il est présenté de façon totalement positive. Personnellement, j'ai énormément de mal avec un type pour qui "les femmes glorifient les robes", tandis que "seules certaines femmes peuvent être mises en valeur par les robes", et pour qui les formes priment sur le talent. Délicieux personnage. D'ailleurs, l'histoire prend toujours son parti, puisque si l'une des danseuses se perd, c'est uniquement de sa faute à elle. Le regard n'est donc pas favorable aux femmes (les héroïnes tout de même!) au sein des Follies, mais il ne l'est guère plus en dehors, dans la mesure où la seule qui ose quitter le show de son plein gré ne le fait que pour se consacrer à la carrière de son mari, parce que le pauvre chou ne pouvait vraiment pas trouver l'inspiration sans une présence féminine à ses côtés... Après, vous me direz que ce sont les années 1940, "autres temps, autres mœurs", mais ça n'est pas une raison pour ne pas s'indigner.

Heureusement, si le discours n'est pas des plus sympathiques, l'histoire retrouve un nouveau souffle en dotant ses héroïnes d'une une vraie personnalité, de quoi les rendre très attachantes tout en leur permettant de transcender ces lieux communs.


Judy Garland fait ainsi preuve d'un grand dynamisme et d'un énorme talent. Elle assure le show en chantant divinement bien et apporte une touche émotionnelle au film, préfigurant ainsi ses futurs grands rôles. Son personnage est d'autant plus intéressant qu'elle est la seule à avoir un vrai talent artistique, et reste ainsi la seule capable de sortir du rang pour briller par elle-même, sans avoir à jouer au mannequin toute sa jeunesse. En outre, elle est sympathique car elle s'inquiète sincèrement pour les autres, notamment pour son père qui n'arrive plus à percer au bout de cinquante ans de carrière, d'où un questionnement émotionnel plutôt poignant dans un chassé-croisé à la "A Star Is Born".


Hedy Lamarr fait quant à elle un véritable effort de composition, et par Jupiter, qu'il est bon de voir la diva la plus capricieuse de la MGM jouer à l'artiste modeste qui n'a pas l'air d'avoir beaucoup confiance en elle! Ainsi, elle séduit par ses manières, son caractère humain et respectueux, et sa façon de toujours garder la tête sur les épaules malgré son succès faramineux. Elle est également touchante parce qu'empêtrée dans une histoire d'amour tumultueuse, mais elle reste hélas moins développée que ses consœurs, au point qu'elle n'a pas vraiment le temps de marquer les esprits outre mesure. On peut même dire qu'elle se fait carrément voler la vedette par...


... Lana Turner qui, créditée en dernier parmi les personnages principaux à cause de l'ordre alphabétique, occupe en fait les trois-quarts de l'intrigue, tout en bénéficiant, et de loin, du meilleur personnage. En fait, on ne retient qu'elle. She owns the film. Comme Joan Crawford dans Grand Hotel. Elle brosse parfaitement l'évolution du personnage, jouant avec beaucoup de conviction sur l'air du désabusement et de l'illusion, tout ça pour se diriger vers une fin saisissante qui donne toute sa force à l'histoire. Certains la trouveront peut-être assez mélodramatique par endroits, mais elle est tellement poignante que ça ne l'empêche nullement de briller de mille feux. Par ailleurs, elle fait preuve d'une sincère camaraderie envers ses consœurs, ce qui la rend vraiment très attachante. En tout cas, elle est absolument impressionnante, réussite que je mets entièrement à son crédit vu que Robert Z. Leonard, réalisateur franchement médiocre, n'a jamais été un grand directeur d'acteurs: Gable et Garbo dans Susan Lenox, Jeanette MacDonald dans Sweethearts, entre autres, n'ont jamais été aussi mauvais que sous sa baguette, et seuls les interprètes ayant eu un bon scénario ont généralement pu tirer leur épingle du jeu, tels Norma Shearer et Robert Montgomery dans The Divorcee, ou Greer Garson et Laurence Olivier dans Pride and Prejudice, sans être pour autant au meilleur de leur forme. Je suis donc très fortement porté à croire que le brillant du rôle de Sheila provient bel et bien de Lana elle-même, et la réussite est si grande que j'envisage d'ailleurs de la nommer pour l'Oscar 1941. Mais surtout, qui se souvient encore d'avoir aperçu Hedy Lamarr, Judy Garland et James Stewart après avoir vu Lana dans ce rôle?

James Stewart, justement, est quant à lui crédité tout en haut du générique, chose peu étonnante deux mois après avoir remporté l'Oscar, bien qu'il soit finalement secondaire. Il brosse assez bien le portrait d'un type sympa qui tente de jouer au dur, mais s'il n'y a aucun problème majeur à signaler, ça reste l'un de ses rôles les moins intéressants. Parmi les autres personnages secondaires, on retiendra notamment Jackie Cooper en amoureux comique et maladroit de Judy Garland, Charles Winninger en artiste totalement dépassé par les nouvelles modes, Eve Arden en bonne copine ironique très lucide sur sa situation et Edward Everett Horton, bien moins cocasse qu'à l'accoutumée en ombre de Ziegfeld.

En somme, même si l'imagerie de la "femme-porte-manteaux" est à se cogner la tête contre les murs, il reste assez de péripéties bien écrites, d'émotions fort bien jouées, et d'humour bien dosé, pour que Ziegfeld Girl constitue un bon film amer et divertissant. Avec en prime une brillante performance de Lana Turner. Un bon 7/10 est amplement mérité.

5 commentaires:

  1. Ah il faut au moins mettre quelques trucs au crédit de Leonard ... parce qu'il n'a pas réalisé qu'Amants avec Jeanette ... mais aussi (comme tu le sais de toute manière)Le Chant du printemps, La Fugue de Mariette, New Moon, la Belle Cabarétière (dont on peut voir le premake actuellement à Bastille :-) et l'Espionne de Castille (mon préféré avec le Chant du printemps). Rien que pour ça il a tout mon amour et ma reconnaissance. Cela dit je pense qu'effectivement il laissait les acteurs se débrouiller face à la caméra (Jeanette n'est jamais autant elle-même que sous sa direction ... on sent bien qu'elle s'en donne à coeur joie sans que jamais personne ne lui dise rien ...)
    Tout ça pour dire que Leonard est au moins un beau produit des studios MGM ... donc on peut peut-être le le créditer pour la charge de glamour et de mise en valeur de Turner dans ses grandes scènes dramatiques.

    Bon, je pense aussi qu'Orgueuil et préjugé est son meilleur film mais il a au moins un autre "chef d'oeuvre" dans sa filmographie : Duel de femmes avec Garson et Crawford qui vaut son pesant de battle of divas.

    L'Anonyme

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    1. Je reconnais qu'il peut y avoir du bon chez Leonard, grâce à des éléments esthétiques séduisants: Lana descendant les escaliers dans Ziegfeld Girl, la scène du bateau dans New Moon, l'atmosphère générale de Maytime, ou encore plein de jolis plans dans Pride and Prejudice. En jetant un coup d’œil à mes captures d'écran, je me rends compte que j'ai effectivement trop forcé le trait. Cependant, malgré ces réussites, j'aurais bien du mal à qualifier ces œuvres de "grands films", et j'ai été tellement déçu par les désastreux Susan Lenox, Girl of the Golden West et Sweethearts (co-réalisé celui-là), que j'ai sans doute tendance à revoir mon opinion à la baisse.

      A part ça, je suis d'accord pour Jeanette: elle a l'air épanoui dans les films cités, mais dans le même temps, elle montre des limites que Lubitsch et Mamoulian avaient visiblement su contenir: je la trouve par exemple fade dans The Girl of the Golden West, et ses répliques les plus mélodramatiques dans The Firefly et New Moon ("Come back!") laissent un arrière-goût vraiment amer. Mais comme c'est Jeanette, je lui pardonne tout!

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  2. J'adore Firefly, mais je pense que la scène où Jeanette chante depuis sa prison pendant la bataille est la pire de sa carrière (pas encore vue Blue Moon cela dit ... je vais regarder ça aujourd'hui pour profiter du "Come back" alors). Je n'ai pas vu depuis longtemps The Girl mais tu n'es pas le premier à la trouver plus fade que d'habitude dans ce film. Moi j'ai un bon souvenir (lointain) mais c'était l'époque où je découvrais Jeanette, j'adorais tout ce que je voyais.

    Bref, tout ça ne nous dit pas si Turner sera ou non nommée à l'Orfeo Awards (et si oui, à la place de qui ?).

    L'Anonyme.

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    1. A vrai dire j'aime énormément ma sélection "1941", et impossible de me séparer de l'une de mes candidates. Dunne est actuellement la cinquième dans mon résultat final, mais je l'aime trop dans Penny Serenade pour pouvoir m'en passer, et je n'ai pas l'occasion de la nommer autant que d'autres, je la garde donc bien au chaud. Et puis j'ai déjà plusieurs nominations pour Lana, avec possiblement une victoire à la clef, donc je reste sur mes positions.

      Concernant Jeanette, la scène du chant dans la prison de Firefly et le "Come Back" de New Moon sont effectivement désastreux, mais elle se sauve à bien d'autres moments dans ces films (surtout lorsqu'elle trait une chèvre!), donc ça estompe largement. Pour moi, le pire moment de sa carrière reste l'apocalyptique Lottery Bride, où on lui demande tout de même de piquer un sprint contre un dirigeable norvégien. L'embarras...

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  3. Oui, j'ai relu ton article 1941, je me disais que je ne voyais pas qui elle pourrait remplacer en effet. Mais il faut que je refasse le point parce que je ne me souviens plus des autres nominations possibles pour Lana (à part 1952).

    Pas vu The Lottery Bride (ou alors j'ai oublié ... peut-être un oubli salvateur). Je ne vais pas me précipiter dessus, me contentant donc de New Moon pour l'instant ...

    Si tu as l'occasion de voir Souvenir de Vidor avec Hedy Lamarr, n'hésite pas sinon, elle y est très bonne et a un rôle beaucoup plus développé que dans les Ziegfield (même si je suis d'accord avec tout ce que tu dis à son propos).

    L'Anonyme

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